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Storie DécryptageMobilité / Recharge

Paris : 60 % de circulation automobile en moins, mais seulement 9,6 km/h. Pourquoi ?

Paris n’a jamais compté aussi peu de circulation automobile depuis plus de vingt ans. Pourtant, on y roule toujours plus lentement. En 2025, la vitesse moyenne des voitures est tombée à 9,6 km/h dans la capitale, contre 10,4 km/h un an plus tôt. Comment expliquer ce paradoxe ? Derrière les embouteillages parisiens se cache une transformation profonde de la ville : moins de voitures, davantage de partage de l’espace, mais aussi des contraintes et des points de friction qui persistent.

Par Florent Despréaux

Lieu : Paris, France

Embouteillage de voitures dans une rue parisienne bordée d'immeubles haussmanniens, avec le titre Pourquoi la ville ralentit encore ?
Illustration générée STORIMITIK — Paris, baisse de la circulation automobile et ralentissement de la vitesse moyenne.

Paris roule désormais à moins de 10 km/h

Il suffit parfois de quelques centaines de mètres pour comprendre le quotidien des automobilistes parisiens.

Un feu rouge. Une livraison. Un carrefour saturé. Un bus qui s'arrête. Quelques véhicules qui attendent de pouvoir tourner.

Et une vitesse qui tombe parfois à celle d'un cycliste roulant tranquillement.

En 2025, la Ville de Paris a enregistré une vitesse moyenne de 9,6 km/h sur son réseau de circulation instrumenté, contre 10,4 km/h en 2024.

La baisse atteint 7,7 % en un an.

C'est la première fois que cet indicateur annuel passe sous les 10 km/h.

Le contraste avec l'évolution du trafic est spectaculaire.

Depuis 2002, le volume de circulation automobile mesuré à Paris intra-muros a diminué de 60 %.

Il a encore reculé de plus de 16 % depuis 2020.

Et entre 2024 et 2025, il est resté pratiquement stable.

Autrement dit, la dégradation récente de la vitesse ne s'explique pas par une augmentation mesurée du trafic sur les axes suivis.

Mais attention : ces statistiques portent sur un réseau instrumenté d'environ 210 kilomètres d'axes, mesuré les jours ouvrés entre 7 heures et 21 heures. Elles ne décrivent pas chaque rue ni chaque déplacement parisien.

Elles révèlent néanmoins une tendance majeure : la quantité de circulation et la vitesse des véhicules n'évoluent plus nécessairement dans le même sens.

Moins de voitures, mais aussi moins d'espace pour circuler

Pendant longtemps, la voirie parisienne a été organisée autour de la circulation et du stationnement automobile.

Cette logique a progressivement changé.

La capitale a développé ses pistes cyclables, élargi certains trottoirs, réservé des voies aux transports collectifs et multiplié les espaces piétonniers.

Des restrictions de circulation ont également été mises en place dans différents secteurs.

Ces transformations répondent à plusieurs objectifs : améliorer la sécurité routière, réduire les nuisances, favoriser les mobilités actives et rendre davantage d'espace aux habitants.

Mais elles modifient aussi les conditions de circulation des véhicules restants.

Lorsqu'une voie automobile devient une piste cyclable ou un espace réservé aux bus, la capacité de passage des voitures peut diminuer localement.

Cela ne signifie pas automatiquement qu'un embouteillage supplémentaire apparaît.

Tout dépend de l'évolution du trafic, de la configuration de la rue et de la manière dont les déplacements se répartissent entre les différents itinéraires.

En revanche, lorsque certains axes disposent de moins de capacité et restent fortement sollicités, les files peuvent se former plus rapidement.

Moins de voitures ne garantit donc pas automatiquement une circulation plus fluide.

C'est précisément ce que suggère la situation parisienne.

TomTom relève également l'effet des transformations structurelles sur les vitesses de circulation, notamment les nouvelles limitations, les voies réservées et les zones à trafic limité.

Mais il serait excessif d'attribuer la totalité de la baisse de 2025 aux seuls aménagements cyclables ou piétonniers.

Les données disponibles ne permettent pas de calculer une contribution précise de chaque transformation à la diminution de la vitesse.

Le vrai problème se joue souvent aux carrefours

Une rue peut sembler suffisamment large pour accueillir plusieurs files de véhicules.

Pourtant, sa capacité réelle dépend largement de ce qui se passe quelques centaines de mètres plus loin.

En ville dense, les carrefours jouent un rôle déterminant.

Chaque feu de circulation répartit du temps entre les différents mouvements : voitures, bus, piétons, vélos ou véhicules qui tournent.

Lorsque la demande dépasse momentanément la capacité de passage d'une intersection, les files s'allongent.

Si elles remontent jusqu'au carrefour précédent, elles peuvent bloquer des mouvements qui ne sont pourtant pas directement concernés.

Le ralentissement se propage alors à plusieurs rues.

À Paris, les transformations de la voirie ajoutent parfois de nouvelles contraintes d'organisation : traversées cyclables protégées, mouvements tournants séparés ou priorités accordées à certains usagers.

Ces choix peuvent améliorer la sécurité et le confort de déplacement tout en modifiant les temps de passage des automobilistes.

Mais tous les carrefours ne présentent pas les mêmes difficultés.

Pour mesurer leur effet réel, il faudrait comparer les situations avant et après aménagement, à trafic comparable.

Le paradoxe parisien ne peut donc pas être résumé à une opposition entre voitures et vélos.

Il traduit aussi la difficulté d'organiser des flux nombreux et différents dans un espace urbain limité.

Illustration d'un carrefour parisien réunissant voitures, bus, vélos et piétons, vu en hauteur.
Illustration conceptuelle générée STORIMITIK — partage de la voirie entre les différents modes de déplacement.

Livraisons, travaux, double file : les ralentissements invisibles

Les grands projets d'aménagement attirent souvent l'attention.

Pourtant, une partie des difficultés quotidiennes vient d'événements beaucoup plus ordinaires.

Une camionnette immobilisée pour une livraison peut neutraliser temporairement une voie.

Un véhicule en double file peut obliger toute une circulation à se rabattre.

Un chantier peut détourner des centaines de voitures vers des rues moins adaptées.

Un accident ou une panne peut suffire à désorganiser un axe déjà chargé.

Ces incidents n'ont rien d'exceptionnel dans une grande métropole.

Mais leurs conséquences deviennent plus importantes lorsque les marges de circulation sont faibles.

L'urbanisme parisien ajoute ses propres contraintes : densité des activités, nombreuses intersections, largeur variable des rues et besoins importants de livraison.

La question du stationnement et de la logistique urbaine devient alors centrale.

Comment approvisionner les commerces, livrer les habitants, faire intervenir les artisans et maintenir les services essentiels dans des rues où chaque mètre carré est disputé ?

La transformation de l'espace public ne peut pas être pensée uniquement en termes de voies automobiles supprimées ou conservées.

Elle doit aussi intégrer ces usages professionnels et les conditions réelles de fonctionnement de la ville.

Illustration d'une rue parisienne avec camionnette de livraison, cartons, chantier et voie rétrécie.
Illustration conceptuelle générée STORIMITIK — livraisons et chantiers peuvent occasionner des ralentissements localisés.

Napoléon III et Haussmann avaient déjà voulu fluidifier Paris

L'engorgement parisien est parfois expliqué par l'ancienneté de son réseau de rues.

Cette explication contient une part de vérité, mais elle mérite d'être replacée dans l'histoire.

Les grandes transformations de Paris au XIXe siècle n'ont pas été dirigées par Napoléon Ier.

Elles ont été engagées sous Napoléon III, avec le préfet Georges-Eugène Haussmann, principalement entre 1853 et 1870.

Les nouveaux boulevards et les grandes percées devaient notamment faciliter la circulation, améliorer l'hygiène, relier les quartiers et mieux desservir les gares.

Le boulevard de Sébastopol et les autres grandes artères ont profondément transformé la capitale.

Mais Haussmann n'a pas effacé toute la structure urbaine ancienne.

Paris conserve un réseau complexe de rues historiques, de ponts, de places et d'axes convergeant vers ses quartiers centraux.

Surtout, une infrastructure dimensionnée pour les besoins d'une ville du XIXe siècle ne pouvait pas anticiper la diversité des mobilités contemporaines.

Le problème actuel n'est donc pas seulement l'héritage architectural de Paris.

C'est aussi la nécessité de répartir un espace fini entre des usages qui ont profondément évolué.

Paris est-elle vraiment l'une des villes les plus embouteillées du monde ?

Les classements internationaux offrent un autre éclairage.

Selon TomTom, parcourir 10 kilomètres en voiture dans son périmètre parisien de référence demande environ 30 minutes en moyenne en 2025.

Aux heures de pointe, cette durée atteint environ 33 minutes le matin et 38 minutes le soir.

TomTom estime également à 109 heures annuelles le temps perdu dans les embouteillages pour son scénario de trajets réguliers de 10 kilomètres aux heures de pointe.

Ce chiffre n'est pas une moyenne universelle applicable à chaque automobiliste parisien.

Il repose sur un scénario de déplacement standardisé permettant de comparer les villes.

Paris reste loin d'être seule dans cette situation.

En 2025, TomTom évalue les pertes à 121 heures à Lyon, 184 heures à Mexico et 195 heures à Lima.

Ces comparaisons rappellent deux réalités.

D'abord, la congestion est un problème mondial qui concerne des métropoles aux histoires et aux politiques de mobilité très différentes.

Ensuite, il faut distinguer une circulation lente d'une congestion élevée.

Une voiture peut rouler lentement parce que la vitesse est limitée, parce qu'elle traverse de nombreuses intersections ou parce que le réseau est saturé.

Ces situations n'ont pas les mêmes causes.

Les chiffres de TomTom ne sont d'ailleurs pas directement interchangeables avec les 9,6 km/h du réseau instrumenté de la Ville de Paris : les périmètres, les horaires et les méthodes de mesure diffèrent.

Un autre résultat est révélateur : l'indice de congestion de Paris calculé par TomTom a diminué de 44 % en 2024 à 40 % en 2025.

La ville peut donc enregistrer une vitesse moyenne plus basse sur certains indicateurs tout en améliorant son niveau de congestion mesuré par rapport aux conditions de circulation fluide.

Cette apparente contradiction montre surtout qu'il n'existe pas un chiffre unique capable de résumer les embouteillages d'une métropole.

Infographie STORIMITIK : la vitesse automobile à Paris baisse de 10,4 km/h en 2024 à 9,6 km/h en 2025 ; trafic en baisse de 60 % depuis 2002.
Infographie STORIMITIK d'après Ville de Paris (bilans 2024–2025) et TomTom Traffic Index 2025. Données intra-muros et métropolitaines de périmètres différents ; photographie illustrée générée.

La vraie question : comment mieux partager la ville ?

Paris n'est pas simplement une capitale où les automobilistes avancent trop lentement.

C'est une ville qui réorganise profondément ses déplacements.

Le vélo progresse. Les espaces piétons s'étendent. Les transports collectifs occupent une place essentielle. Les usages professionnels de la voirie restent indispensables.

Pendant ce temps, la voiture conserve des besoins réels, notamment pour certaines activités, certains trajets et certaines personnes.

La difficulté consiste à faire coexister ces déplacements sans bloquer le fonctionnement quotidien de la capitale.

Les données de 2025 montrent que la diminution du volume automobile ne suffit pas à garantir une hausse de la vitesse.

Elles ne prouvent pas pour autant que la politique cyclable soit responsable à elle seule des ralentissements.

Pour comprendre ce qui fonctionne, il faut désormais regarder plus finement : les carrefours, les temps de parcours, les horaires de livraison, les chantiers, les déplacements évités ou reportés vers d'autres modes.

Et il faut évaluer plusieurs résultats simultanément : la fluidité, la sécurité, les nuisances, les besoins économiques et la qualité de l'espace public.

Le paradoxe parisien tient finalement en une phrase : la capitale accueille beaucoup moins de circulation automobile qu'autrefois, mais les véhicules qui y circulent disposent d'un réseau dont les règles et les usages ont profondément changé.

La question n'est plus seulement de savoir comment faire rouler les voitures plus vite.

Elle est de déterminer comment faire fonctionner une métropole dense sans que le partage de ses rues ne devienne, pour tous, une nouvelle source de blocage.

Sources