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Détecter une chute sans reconnaître un visage : XXII promet une autre vidéosurveillance, mais jusqu’où ?
Les caméras filment déjà les gares, les entrepôts et les lieux fréquentés. La société française XXII commercialise CORE, un logiciel qui analyse des flux vidéo pour repérer des événements et remonter des informations à des opérateurs. Un carrousel viral promet une détection en 18 secondes et affirme que 90 % des dangers échappent aux caméras : ces deux chiffres ne sont pas étayés par une évaluation indépendante retrouvée. L’innovation est réelle ; ses performances, ses usages et son cadre légal méritent d’être distingués.
Par Florent Despréaux

Une caméra qui regarde, un logiciel qui signale
Dans une gare très fréquentée, une personne tombe au sol. L’événement peut passer inaperçu dans un mur d’écrans surveillés par un petit nombre d’opérateurs. Les entreprises de vision par ordinateur proposent une réponse : automatiser le repérage de certains motifs visuels afin qu’un humain puisse examiner la situation. C’est le type de transformation que la société française XXII met en avant pour sa plateforme CORE.
Il faut distinguer cette capacité du geste d’intervention. Détecter un événement sur une image, produire une alerte, la faire consulter par un agent puis mobiliser éventuellement un service adapté sont des étapes différentes. Une amélioration de l’une ne garantit pas la rapidité de toutes les autres.
Le carrousel de France Digitale fourni à STORIMITIK affirme que 90 % des dangers échapperaient aux caméras et évoque des alertes « en moins de 18 secondes ». Aucune étude indépendante, protocole de mesure ou jeu de données permettant de valider la généralité de ces chiffres n’a été retrouvé dans les sources examinées. Nous les citons donc comme des affirmations promotionnelles non établies et les excluons de nos visuels.
Qui est XXII ?
XXII est une entreprise française de vision par ordinateur fondée en 2015 par William Eldin et Damien Mulhem, selon un communiqué de Bpifrance du 21 mars 2023. Son objectif déclaré est de transformer les images captées par des caméras existantes en informations exploitables pour des activités de sécurité, d’organisation et de gestion d’espaces.
En mars 2023, elle annonce une levée de fonds de série A de 22 millions d’euros. L’opération est menée par le Fonds Innovation Défense géré par Bpifrance, avec notamment 574 Invest, fonds lié au groupe SNCF, et d’autres investisseurs. Cette somme représente un financement annoncé à cette date : ce n’est ni un chiffre d’affaires annuel, ni une valorisation, ni la preuve d’une collecte supplémentaire en 2026.
Le même communiqué indique « plus de 70 collaborateurs » en 2023. Les publications actuelles de l’entreprise peuvent employer d’autres périmètres d’effectif. Sans document social récent comparable, ces chiffres ne doivent pas être fusionnés pour présenter un nombre exact de salariés en octobre 2026.
Dans sa présentation actuelle, XXII appelle sa plateforme CORE et met en avant plusieurs modules permettant de configurer des analyses, consulter des indicateurs, extraire des données et remonter des événements. Le produit dépasse donc le seul imaginaire des caméras de police : ses démonstrations portent aussi sur les flux en magasin, les temps d’attente, la logistique ou les bâtiments.
La différence entre voir une personne et savoir qui elle est
Un algorithme de vision par ordinateur peut détecter une forme correspondant à une personne, suivre sa position apparente dans l’image et signaler un mouvement inhabituel sans établir son identité civile. Une telle fonction n’est pas, en elle-même, de la reconnaissance faciale biométrique.
XXII affirme ne pas employer de biométrie ni de reconnaissance faciale dans CORE. Son discours présente la plateforme comme un outil d’aide à la décision plutôt que d’identification nominative. Cette position de l’entreprise doit être attribuée clairement : seule une analyse technique et juridique de chaque déploiement peut établir ce qui est effectivement traité.
L’absence de reconnaissance faciale ne signifie surtout pas qu’aucune donnée personnelle n’est en jeu. Des images de personnes reconnaissables, leur parcours dans un espace ou des informations déduites de leur comportement peuvent relever du droit des données personnelles. La CNIL rappelle que l’analyse automatisée accroît la quantité et la précision des informations tirées de caméras déjà présentes.
Trois opérations : capter, analyser, alerter
Le schéma fonctionnel le plus simple commence par une caméra existante. Ses images peuvent être transmises à un moteur d’analyse, installé dans une infrastructure informatique adaptée. Un algorithme examine le flux pour détecter certains objets, mouvements, présences ou franchissements de limites selon le cas d’usage configuré.
Lorsqu’une condition définie est reconnue, le logiciel génère une information : alerte, événement enregistré, indicateur ou donnée utilisable dans un tableau de bord. La documentation de CORE décrit des notifications vers des logiciels de supervision vidéo, hyperviseurs et autres systèmes intégrés. La nature de l’alerte dépend de la configuration et des outils effectivement connectés.
Une personne habilitée vérifie ensuite le contexte. Si un passant s’assoit brusquement, s’il trébuche ou s’il s’allonge volontairement, le sens de la scène n’est pas forcément évident pour un algorithme. Le contrôle humain sert notamment à réduire le risque de confondre un comportement innocent et un danger réel.
Cette chaîne n’est pas identique partout. Un entrepôt, une station et une boutique peuvent employer des fonctions différentes. La possibilité technique d’identifier une catégorie d’événement ne vaut pas autorisation juridique d’en surveiller automatiquement chaque occurrence dans tous les espaces.
Dans un entrepôt, l’alerte ne remplace pas la procédure
La deuxième image de cette Storie illustre un incident fictif dans un site logistique. Une caméra couvre une zone de convoyeurs et un signal visuel attire l’attention sur un départ de fumée. Le logiciel serait un élément possible de la chaîne de signalement, pas une garantie de détection ni un système d’extinction.
Le même principe peut s’appliquer à un franchissement de zone à risque, à une congestion ou à un objet laissé dans un espace. Les performances dépendent du positionnement des caméras, de la qualité de l’image, de l’éclairage, de l’entraînement des modèles et du contexte. Des données de test pertinentes sont indispensables pour apprécier taux de détection et fausses alertes.

La séquence illustrée « caméra existante, détection d’événement, alerte à l’opérateur » résume le fonctionnement revendiqué de CORE. Elle ne montre ni une installation réelle de XXII ni un incident effectivement détecté par son produit. Cette distinction évite qu’une reconstitution éditoriale soit prise pour une preuve de terrain.
Une startup qui cherche aussi des usages hors sécurité
Le site actuel de XXII et sa fiche produit sur Microsoft Marketplace décrivent des outils d’analyse des fréquentations, des parcours en magasin, des files d’attente et de certaines interactions. La vision par ordinateur sert alors davantage à améliorer l’organisation d’un lieu qu’à signaler une menace.
Pour un distributeur, compter des passages ne suffit pas à mesurer les ventes : il faut encore comprendre les parcours, les zones d’attente et le lien avec d’autres données. Pour un exploitant logistique, les événements vidéo peuvent aider à localiser un engorgement ou documenter un fonctionnement, mais ne dispensent ni de personnel qualifié ni d’un système de sécurité réglementaire.
Ces fonctions élargissent le marché possible des logiciels d’analyse vidéo. Elles soulèvent aussi des questions différentes sur les données collectées, la proportionnalité des dispositifs et les modalités d’information des personnes filmées. Une finalité commerciale ne fait pas disparaître les obligations de protection des données.
22 millions levés ne prouvent pas la performance des algorithmes
La levée de fonds de 2023 et l’identité des investisseurs éclairent la trajectoire entrepreneuriale de XXII. Elles ne fournissent en revanche aucune mesure indépendante de sensibilité, de spécificité, de taux de fausses alertes ou de délai moyen de réaction sur le terrain.
Pour juger une promesse de détection, il faut connaître la situation évaluée : chute sur un quai, fumée industrielle, objet abandonné, agression ou mouvement de foule. Chaque événement requiert son propre jeu d’essai, ses définitions et ses critères de réussite.
L’expression « détecté en 18 secondes » exige notamment de préciser le point de départ de la mesure — apparition du danger, premier signe détectable, déclenchement logiciel ou réception par l’opérateur — et la distribution des délais. Sans ces informations, un chiffre isolé ne peut être transformé en promesse universelle de secours plus rapides.
Un cadre juridique qui a évolué en août 2026
En France, certaines formes de vidéoprotection algorithmique ont été expérimentées dans le cadre de la loi du 19 mai 2023 relative aux Jeux olympiques et paralympiques. Le dispositif était limité à des événements prédéterminés, dans des lieux et des conditions d’emploi déterminés. L’autorisation reposait sur des règles spécifiques et sur des garanties concernant les données et le rôle humain.
La loi dite RIPOST, promulguée le 18 août 2026, prolonge l’expérimentation jusqu’au 31 décembre 2030 et en adapte le champ à certains bâtiments et lieux ouverts au public. Elle ne constitue pas une autorisation générale d’analyse algorithmique de tous les passants à toutes fins. Le Conseil constitutionnel a rappelé le 14 août que l’analyse systématique des images peut accroître fortement l’information extraite sur les personnes et nécessite des garanties renforcées.
Pour certains lieux concernés par un risque permanent, le Conseil constitutionnel a encadré la durée de l’autorisation de traitement à trois mois renouvelables. Les exigences de finalité, de proportionnalité et de contrôle restent centrales. Les conditions exactes dépendent du cas d’usage, de la base légale et des décrets applicables.
Le dispositif expérimental exclut l’usage de la reconnaissance faciale biométrique et impose que les événements détectés soient signalés à des agents chargés de les examiner. Une alerte algorithmique ne doit pas, à elle seule, devenir automatiquement une décision individuelle ou une sanction.
La frontière entre assistance et surveillance
Sur le papier, deux usages peuvent s’appuyer sur des images comparables : prévenir une chute et cartographier les déplacements des personnes. Les objectifs sont différents. Les conséquences sur la vie privée également. L’intérêt opérationnel doit donc être mis en balance avec les informations effectivement produites et les alternatives moins intrusives.
La CNIL souligne qu’une caméra augmentée n’est pas une caméra ordinaire à laquelle on aurait simplement ajouté une fonctionnalité pratique. Les algorithmes peuvent rendre la surveillance plus systématique, y compris sans identifier nommément les personnes. Cela peut modifier la façon de se comporter dans l’espace public.
Les questions à poser à un exploitant sont concrètes : qui choisit les événements surveillés ? Quelles catégories de personnes apparaissent dans les résultats ? À qui les alertes sont-elles transmises ? Combien de temps les images et les métadonnées sont-elles conservées ? Le système a-t-il été testé sur des scènes représentatives ?
La promesse « sans reconnaissance faciale » n’épuise donc pas le débat. Elle peut constituer une limite technique pertinente, mais ne suffit ni à garantir l’absence de traitement de données personnelles ni à démontrer la légalité de chaque déploiement.

Le contrôle humain : une obligation, pas un argument décoratif
À l’occasion des expérimentations de caméras augmentées, le ministère de l’Intérieur décrivait un schéma précis : une alerte attire l’attention d’un opérateur de vidéoprotection, qui consulte les images associées et décide s’il doit agir. C’est la distinction à conserver entre détection automatisée et appréciation humaine.
Cette distinction a aussi un coût d’organisation. Une multiplication d’alertes erronées peut saturer le travail des agents ; une détection manquée peut, au contraire, créer une fausse impression de sécurité. Le succès d’un dispositif suppose donc des procédures de traitement et de contrôle, et pas seulement un modèle performant en laboratoire.
Les responsables des déploiements doivent également documenter les limites des logiciels et former leurs équipes à ne pas prendre chaque signal pour une certitude. Une IA peut accélérer l’accès à un événement ; elle ne doit pas se substituer à la responsabilité de ceux qui organisent les interventions.
La vraie question : la sécurité gagne-t-elle sans rogner les libertés ?
L’innovation portée par XXII s’inscrit dans une évolution plus large : faire des images un flux d’informations analysables, au service de la sécurité mais aussi du commerce et de l’industrie. Les sources consultées confirment l’existence du produit et de ses usages annoncés. Elles ne permettent pas de certifier les statistiques spectaculaires relayées sur les réseaux sociaux.
Le test décisif ne sera pas une vidéo virale. Il faudra comparer des déploiements réels : événements effectivement signalés, fausses alertes, charge de travail des équipes, délais de prise en charge, contrôle des données et conformité au cadre légal. Sans ces critères, il est impossible d’attribuer à la seule intelligence artificielle un résultat positif ou négatif.
XXII pose finalement une question de société : voulons-nous des caméras qui ne se contentent plus d’enregistrer, mais qui interprètent en continu des situations ? La réponse ne tient ni dans une promesse de 18 secondes ni dans la présence ou l’absence d’un module de reconnaissance faciale. Elle dépend de la finalité, de la preuve d’efficacité, des garde-fous et du pouvoir réel laissé aux personnes et aux institutions humaines.
Sources
- Présentation officielle actuelle de CORE : modules, analyse de flux et tableaux de bordXXII · XXII
- Vision & gouvernance : principes d'éthique, aide à la décision et absence revendiquée de biométrieXXII · XXII
- CORE : détection d'événements, analyses retail, logistique, transportsXXII / Microsoft Marketplace · XXII / Microsoft Marketplace
- XXII lève 22 millions d’euros en série A ; fondateurs et investisseursBpifrance · Bpifrance · 21 mars 2023
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- Caméras augmentées ou algorithmiques : risques, finalités et cadre juridiqueCNIL · CNIL · 18 novembre 2024
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