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Taïwan–Chine : 314 milliards de dollars d’échanges malgré les tensions militaires

Le détroit de Taïwan concentre un paradoxe spectaculaire : les tensions politiques et militaires restent fortes, mais marchandises, avions, ferries, entreprises et voyageurs continuent de circuler. Les chiffres montrent une relation qui ne ressemble ni à une rupture économique ni à une normalisation politique.

Par Florent Despréaux

Date d’observation :

Lieu : Taïwan / Chine

Vue aérienne du port de Kaohsiung à Taïwan, avec terminaux et installations portuaires.
Le port de Kaohsiung, à Taïwan. Photo : Padai / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

À première vue, les images militaires pourraient laisser penser que Taïwan et la Chine continentale sont déjà presque coupées l’une de l’autre. La réalité économique et humaine est beaucoup plus contradictoire. Des centaines de milliards de dollars de marchandises continuent de traverser le détroit, des millions de voyageurs se déplacent encore entre les deux rives et les liaisons aériennes et maritimes directes fonctionnent toujours.

314 milliards de dollars… selon les statistiques chinoises

Les douanes chinoises ont comptabilisé 314,33 milliards de dollars de commerce entre la Chine continentale et Taïwan en 2025, en hausse de 7,3 % sur un an. Dans ce total, la Chine continentale a enregistré 230,74 milliards de dollars d’importations en provenance de Taïwan et 83,60 milliards d’exportations vers Taïwan.

Mais un point méthodologique est essentiel : les statistiques taïwanaises ne produisent pas le même total. Le Bureau du commerce international de Taïwan indique qu’en 2025 le commerce bilatéral direct avec la Chine continentale a représenté 191,79 milliards de dollars, dont 100,08 milliards d’exportations taïwanaises et 91,71 milliards d’importations. Les deux séries statistiques utilisent des méthodes et des définitions douanières différentes ; elles ne doivent donc pas être mélangées comme si elles mesuraient exactement la même chose.

Dans les deux cas, l’ordre de grandeur reste considérable. Taïwan exporte notamment vers le continent des circuits intégrés, des modules d’affichage, des composants informatiques et d’autres produits technologiques. La Chine continentale reste en retour une source majeure d’importations pour Taïwan.

Infographie STORIMITIK montrant 314,33 milliards de dollars d’échanges entre Taïwan et la Chine continentale en 2025, dont 230,74 milliards d’importations chinoises depuis Taïwan et 83,60 milliards d’exportations chinoises vers Taïwan.
314,33 Md$ d’échanges en 2025 selon les douanes chinoises : 230,74 Md$ d’importations depuis Taïwan et 83,60 Md$ d’exportations vers Taïwan. Les statistiques taïwanaises utilisent une méthodologie différente. Infographie STORIMITIK.

Les entreprises continuent de commercer pendant que la pression militaire continue

Le contraste est particulièrement visible en septembre 2026. Le 20 septembre, le ministère taïwanais de la Défense a indiqué avoir détecté autour de Taïwan cinq sorties d’aéronefs de l’Armée populaire de libération, onze navires militaires chinois et six navires officiels au cours des vingt-quatre heures précédentes. Selon ce même ministère, les cinq aéronefs avaient franchi la ligne médiane du détroit et pénétré dans plusieurs zones d’identification de défense aérienne déclarées par Taïwan.

Ces activités se déroulent alors même que les chaînes industrielles continuent de fonctionner de part et d’autre. Pékin revendique Taïwan comme faisant partie de la Chine et n’a pas exclu l’usage de la force ; le gouvernement taïwanais rejette la souveraineté de Pékin sur l’île. Ces positions politiques restent incompatibles, sans avoir pour autant supprimé les échanges économiques.

Des millions de personnes continuent aussi de traverser le détroit

Les statistiques chinoises font état de 5,4495 millions de déplacements entre les deux rives en 2025 : 4,8918 millions de visites de résidents taïwanais vers la Chine continentale et 557 700 déplacements de résidents du continent vers Taïwan. Pékin présente ces chiffres comme la preuve de la vigueur des échanges humains.

Là encore, les statistiques taïwanaises donnent une autre photographie. L’Agence nationale de l’immigration de Taïwan comptabilise 3,238 millions de voyages de citoyens taïwanais vers la Chine continentale en 2025. Les données touristiques taïwanaises recensent par ailleurs 637 060 arrivées de résidents de Chine continentale à Taïwan. Les écarts avec les statistiques chinoises tiennent notamment aux définitions, aux catégories de voyageurs et aux méthodes de comptage employées de chaque côté.

Infographie STORIMITIK sur les 5,4495 millions de déplacements entre Taïwan et la Chine continentale en 2025 selon les statistiques chinoises.
5,4495 millions de déplacements transdétroit en 2025 selon les statistiques chinoises : 4,8918 millions de visites de résidents taïwanais vers la Chine continentale et 557 700 dans l’autre sens. Infographie STORIMITIK.
Ferry Marco Polo assurant la liaison maritime entre Kinmen et Xiamen.
Le ferry Marco Polo, sur la liaison entre Kinmen et Xiamen. Photo : Vmenkov / Wikimedia Commons — CC BY-SA.

Les vols directs n’ont pas disparu

Les liaisons aériennes directes entre Taïwan et la Chine continentale sont toujours en service, même si elles n’ont pas retrouvé toutes les dessertes d’avant la pandémie. Les autorités taïwanaises indiquaient en 2026 que quinze destinations régulières en Chine continentale avaient été rétablies. En 2025, le Mainland Affairs Council de Taïwan a recensé 32 055 vols aller-retour sur les liaisons transdétroit, transportant environ 5,8 millions de passagers, avec un coefficient de remplissage moyen de 77,96 %.

En avril 2026, Taipei indiquait que les destinations et capacités alors disponibles suffisaient à la demande et ne voyait pas la nécessité d’ouvrir immédiatement de nouveaux points de desserte. Pékin plaidait au contraire pour une normalisation plus complète des vols directs. Le désaccord politique porte donc aussi sur le rythme et les conditions de réouverture, pas sur l’existence même des liaisons.

À Kinmen et Matsu, la proximité devient presque tangible

Les liaisons maritimes dites « Mini Three Links » entre les îles taïwanaises de Kinmen et Matsu et la province chinoise du Fujian donnent une forme très concrète à cette interdépendance. Selon les autorités chinoises, plus de 1,15 million de trajets passagers ont été enregistrés sur ces ferries au premier semestre 2026. Au 30 juin, le cumul historique dépassait 27 millions de trajets.

Infographie STORIMITIK sur les liaisons aériennes et maritimes entre Taïwan et la Chine continentale : vols transdétroit, passagers aériens, taux de remplissage et Mini Three Links.
Les liaisons continuent de fonctionner : 32 055 vols aller-retour, 5,8 millions de passagers aériens et 77,96 % de remplissage moyen en 2025 ; plus de 1,15 million de trajets passagers sur les Mini Three Links au premier semestre 2026. Infographie STORIMITIK.

Pourquoi les échanges résistent-ils ?

Parce que plusieurs décennies d’intégration économique ne se défont pas instantanément. Des groupes taïwanais disposent encore d’usines, de fournisseurs ou de clients en Chine continentale. Les semi-conducteurs et composants électroniques circulent dans des chaînes de production régionales complexes. Des familles, étudiants, salariés et entrepreneurs entretiennent également des liens des deux côtés du détroit.

Taïwan cherche en parallèle à diversifier ses débouchés et ses investissements. Le gouvernement taïwanais souligne que la part de la Chine continentale dans son commerce a diminué sur le long terme, tandis que les autorités chinoises mettent en avant la croissance récente du volume bilatéral pour soutenir l’idée inverse. Ces deux lectures portent sur des indicateurs différents et s’inscrivent dans un débat politique plus large sur la dépendance économique.

Ce paradoxe est précisément ce qui rend le détroit si difficile à lire

Taïwan et la Chine continentale peuvent connaître simultanément des tensions militaires, des restrictions politiques et des volumes très importants de commerce et de déplacements. Parler de « rupture » ferait donc disparaître une partie essentielle de la réalité ; parler de relations « normales » serait tout aussi trompeur.

Le détroit de Taïwan fonctionne aujourd’hui comme un espace où confrontation stratégique et interdépendance économique coexistent. C’est cette coexistence — plutôt qu’une contradiction passagère — qui explique pourquoi des navires militaires peuvent être signalés autour de Taïwan pendant que cargos, avions de ligne et ferries continuent, eux aussi, de traverser la région.

Sources