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Plus de 100 milliards de yuans : comment la Chine a transformé les feuilletons de deux minutes en industrie géante
Des épisodes de deux ou trois minutes, des intrigues conçues pour le smartphone et des modèles de paiement qui prolongent le suspense : les microdrames ont fait émerger une nouvelle industrie du divertissement. Selon le régulateur audiovisuel chinois, le marché national a dépassé 100 milliards de yuans en 2025. Derrière ce chiffre, une transformation de la production, de la distribution et de la monétisation de la fiction.
Par Florent Despréaux

Un feuilleton conçu pour l'écran que l'on tient dans la main
Dans le métro, pendant une pause ou le soir sur un canapé, le téléphone est devenu une salle de projection. Les microdrames chinois, appelés « duanju », misent sur des épisodes très courts, souvent de deux à trois minutes, et des intrigues conçues pour donner envie de regarder immédiatement la suite.
Romances contrariées, conflits familiaux, héritages, récits de revanche ou fictions historiques : ces histoires utilisent des ressorts narratifs familiers. Leur différence tient au rythme, à la distribution mobile et à la façon dont chaque épisode se termine.
L'expérience ressemble au défilement d'un réseau social, mais avec des personnages récurrents et une intrigue feuilletonnante. Chaque séquence doit capter l'attention rapidement et installer une nouvelle attente.
Ce n'est pas simplement de la télévision raccourcie. C'est une écriture adaptée à un usage mobile, à des sessions brèves et à des mécanismes de découverte propres aux plateformes.
Plus de 100 milliards de yuans : ce que mesure réellement le chiffre
Le 17 septembre 2026, lors d'une conférence de presse officielle, Wang Xiaoliang, responsable de l'administration chinoise de la radio et de la télévision, a indiqué que le marché intérieur des microdrames avait dépassé 100 milliards de yuans en 2025.
Cette valeur concerne le marché chinois et l'année 2025. Elle ne doit pas être confondue avec le chiffre mondial de 11 milliards de dollars estimé par Omdia pour 2025, car les méthodes et les périmètres de mesure ne sont pas directement établis comme identiques.
Selon la même communication officielle, plus de 800 millions de personnes en Chine regardaient des microdrames en 2026. Il s'agit d'une audience déclarée par le régulateur, et non du nombre d'abonnés payants.
La taille de ce public permet de comprendre pourquoi un format longtemps perçu comme marginal intéresse désormais les plateformes, les annonceurs et les producteurs. Mais une audience élevée ne signifie pas que chaque série est rentable.
Le chiffre du titre décrit donc une industrie nationale selon les autorités chinoises, pas le chiffre d'affaires d'une seule application ni le montant dépensé pour fabriquer les épisodes.
Pourquoi deux minutes suffisent à construire une addiction narrative
La brièveté oblige les scénaristes à aller vite. Les personnages sont identifiables dès les premières secondes, les enjeux sont exposés sans longues introductions et les retournements arrivent rapidement.
Le principe du suspense de fin d'épisode n'est pas nouveau : les feuilletons radiophoniques et télévisés l'utilisaient déjà. Le smartphone lui donne cependant une fréquence différente, avec la possibilité de lancer aussitôt l'épisode suivant.
L'écran vertical privilégie les visages, les regards et les confrontations rapprochées. Le cadrage peut renforcer l'intensité d'une scène sans nécessiter de décors spectaculaires.
Ces choix créatifs ne garantissent pas la qualité. Ils répondent à une contrainte précise : faire exister une histoire sur un petit écran et dans un temps très court.
Le résultat est un langage audiovisuel à part entière, entre fiction sérielle, vidéo mobile et mécanique de plateforme.
Dans les coulisses, une production organisée pour le mobile
Le tournage d'un microdrame peut mobiliser des équipes professionnelles, des comédiens, des costumes, des décors et une postproduction complète. Le format court ne signifie pas nécessairement une production improvisée.
Les scènes sont pensées pour un visionnage vertical : cadrages serrés, lisibilité des expressions, montage rapide et son compréhensible sur un téléphone.
La fabrication peut aussi être industrialisée par la réutilisation de décors, la standardisation de certaines situations et la multiplication de projets. Les rythmes et les budgets varient toutefois fortement d'une production à l'autre.
Il serait trompeur d'imposer un délai unique de tournage à toute l'industrie. Aucune durée universelle de fabrication n'est démontrée par les sources retenues ici.
La montée en puissance de l'intelligence artificielle modifie également les pratiques. Les autorités chinoises ont annoncé une très forte progression des productions recourant à l'IA, tout en soulignant des questions de qualité, de droits et d'identification des contenus synthétiques.
La frontière entre tournage traditionnel, assistance numérique et création générative devient ainsi un enjeu de régulation autant qu'un choix économique.

Une industrie qui ne vend pas seulement des épisodes
Le premier mécanisme consiste à attirer le spectateur avec des épisodes accessibles gratuitement, puis à lui proposer de débloquer la suite par un paiement ou un abonnement.
Omdia indique que les abonnements et les paiements transactionnels représentaient plus de 60 % des revenus mondiaux des microdrames dans son estimation publiée en octobre 2025. Cette proportion concerne son périmètre d'étude mondial, pas nécessairement chaque plateforme chinoise.
Un deuxième modèle repose sur la publicité : l'accès peut être gratuit pour l'utilisateur et financé par les annonces affichées autour des contenus.
D'autres activités peuvent s'ajouter, comme les opérations avec des marques, la promotion de produits, les licences ou la distribution sur plusieurs marchés. Elles ne constituent pas des sources de revenus garanties pour toutes les productions.
La force du système est de pouvoir expérimenter plusieurs manières de financer une histoire. Sa fragilité est la dépendance à l'acquisition d'audience, aux règles des plateformes et au coût nécessaire pour retenir les spectateurs.
Le smartphone transforme le feuilleton en produit de plateforme
Une série traditionnelle est souvent programmée dans une grille ou proposée dans un catalogue. Le microdrame peut être découvert dans un flux, grâce à une recommandation, une publicité ou un extrait qui circule sur les réseaux.
Le parcours du spectateur devient essentiel : voir un premier extrait, commencer la série, revenir, puis éventuellement payer pour poursuivre.
Les plateformes peuvent tester différents visuels, accroches et modes de distribution. Cette logique rapproche le secteur des techniques d'acquisition utilisées par les applications mobiles.
Mais elle introduit un arbitrage économique : un nombre élevé de vues ne garantit pas une marge positive si les dépenses de promotion et de production sont trop importantes.
Le succès ne repose donc pas uniquement sur le scénario. Il dépend aussi de la distribution, de la conversion des utilisateurs et de leur fidélité.

La Chine exporte un format, pas uniquement des histoires
Les microdrames se développent désormais hors de Chine, avec des plateformes et des adaptations destinées à d'autres publics.
Les récits peuvent changer de langue, de décor ou de distribution tout en conservant une structure courte, verticale et fortement feuilletonnante.
En février 2026, Omdia estimait les revenus mondiaux des microdrames à 11 milliards de dollars pour 2025 et anticipait 14 milliards pour 2026. Il s'agit des estimations de cet institut, à ne pas rapprocher mécaniquement du chiffre officiel du marché intérieur chinois.
Les États-Unis figurent parmi les principaux marchés internationaux identifiés par Omdia. Cette expansion montre que l'usage du smartphone comme écran de fiction dépasse les habitudes chinoises.
L'exportation n'est toutefois pas automatique : les préférences culturelles, les prix, la réglementation et les coûts de marketing changent selon les pays.
Le revers de l'industrialisation : qualité, droits et contrôle
La croissance du secteur attire aussi l'attention des régulateurs. En Chine, de nouvelles règles de gestion des microdrames sont entrées en vigueur le 1er septembre 2026.
L'administration audiovisuelle chinoise insiste notamment sur la qualité des œuvres, l'identification des productions recourant à l'IA et la protection des droits liés aux images et aux voix.
Une industrie capable de multiplier rapidement les contenus peut rencontrer des difficultés de contrôle éditorial, de propriété intellectuelle ou de transparence sur les procédés de fabrication.
Ces enjeux ne concernent pas seulement la Chine. Toute plateforme de fiction industrialisée doit arbitrer entre volume, créativité, rémunération et confiance du public.
La question est donc moins de savoir combien de séries peuvent être produites que de déterminer lesquelles peuvent construire une audience durable sans dégrader leur qualité.
Après les vidéos courtes, la fiction devient-elle le prochain réflexe mobile ?
Les microdrames empruntent à la télévision le récit à épisodes, au cinéma la mise en scène, et aux réseaux sociaux le rythme de découverte.
La Chine a contribué à transformer cette combinaison en une industrie de grande taille. Mais les chiffres spectaculaires ne suffisent pas à prédire le destin de chaque application ni à annoncer la disparition des séries longues.
Les formats peuvent coexister : certains spectateurs continueront de préférer une heure de fiction immersive, tandis que d'autres choisiront une histoire de deux minutes pendant un trajet.
Pour les producteurs, les plateformes et les marques, la question devient stratégique : comment raconter une histoire suffisamment forte pour que le spectateur choisisse de revenir ?
Le véritable changement n'est peut-être pas la durée des épisodes. C'est le fait que le téléphone puisse désormais accueillir une industrie de fiction complète, de l'écriture jusqu'à la monétisation.
Sources
- China strengthens oversight as AI fuels micro-drama boomChina State Council Information Office · 20 septembre 2026
- Microdramas to generate $11 billion in global revenues in 2025 says OmdiaOmdia · 14 octobre 2025
- Microdramas overtake streamers on mobile engagement, says OmdiaOmdia · 23 février 2026
- 微短剧发展管理办法 — Réglementation du développement et de la gestion des microdramesNational Radio and Television Administration · 31 juillet 2026


