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Storie DécryptageTech et IA

À Roubaix, des serveurs d’IA chauffent une brasserie : et si les datacenters devenaient des sources de chaleur ?

Dans une brasserie artisanale de Roubaix, des serveurs informatiques font fonctionner une intelligence artificielle tout en produisant de la chaleur récupérée pour chauffer les locaux. Derrière cette expérience menée par CIV 5.0 et l’Université catholique de Lille se dessine une autre manière de concevoir les infrastructures numériques.

Par Florent Despréaux

Lieu : Roubaix, Nord, France

Illustration d’un technicien travaillant sur des serveurs installés dans une brasserie à Roubaix.
Illustration générée STORIMITIK — composition éditoriale, non photographie documentaire.

Des serveurs informatiques au milieu d’une brasserie

À Roubaix, dans le Nord, la Brasserie des Lys accueille une installation inhabituelle. À proximité des équipements de production de bière, des serveurs informatiques effectuent des calculs tout en dégageant de la chaleur.

Cette chaleur n’est pas simplement évacuée : elle est récupérée pour alimenter des besoins thermiques sur place.

L’expérimentation, engagée à l’été 2025, associe CIV 5.0, entreprise spécialisée dans les infrastructures numériques et leur performance énergétique, l’Université catholique de Lille et la Brasserie des Lys.

Le principe repose sur une idée simple : puisque les ordinateurs produisent inévitablement de la chaleur lorsqu’ils fonctionnent, pourquoi ne pas installer certains équipements à proximité d’activités capables de l’utiliser ?

La première application concrète a été le chauffage d’une partie des locaux de la brasserie durant l’hiver 2025-2026. Le projet explore également l’utilisation de cette énergie dans les opérations brassicoles, qui nécessitent notamment de l’eau chaude.

Des ordinateurs plongés dans un liquide

Le dispositif repose sur une technologie appelée refroidissement par immersion, ou immersion cooling.

Dans un datacenter traditionnel, les équipements électroniques doivent être refroidis pour éviter la surchauffe. Cela suppose des installations de ventilation et, selon les configurations, de climatisation ou de refroidissement liquide.

À Roubaix, les serveurs sont immergés dans un fluide diélectrique : un liquide spécialement conçu pour absorber leur chaleur sans provoquer de court-circuit.

Cette énergie thermique est ensuite transférée, grâce à un échangeur, vers un circuit d’eau distinct. Elle peut ainsi être utilisée dans les installations de la brasserie.

Les composants électroniques ne sont donc pas plongés dans l’eau servant à fabriquer la bière. Le système récupère la chaleur des machines et la transmet à un autre circuit.

L’intérêt dépasse le seul refroidissement informatique : une énergie habituellement rejetée devient potentiellement une ressource locale.

Mais récupérer une chaleur disponible ne signifie pas automatiquement que toute l’installation est plus économe. Le résultat dépend aussi de l’énergie consommée par les équipements, de la température obtenue et de l’efficacité de son utilisation.

Illustration du refroidissement de serveurs informatiques par immersion et de la récupération de leur chaleur à proximité d’équipements brassicoles.
Illustration générée STORIMITIK — principe de refroidissement par immersion et récupération de chaleur, non photographie documentaire.

Une IA locale pour l’Université catholique de Lille

L’expérience ne consiste pas uniquement à produire de la chaleur.

Les capacités informatiques servent également au développement d’une intelligence artificielle locale pour l’Université catholique de Lille.

L’établissement développe une IA générative s’appuyant sur des modèles ouverts et une infrastructure qu’il souhaite maîtriser, avec deux objectifs : mieux contrôler les données utilisées et limiter l’impact environnemental de ses équipements numériques.

Cette démarche s’inscrit dans une volonté de souveraineté numérique. Au lieu de dépendre exclusivement de services d’IA hébergés sur des infrastructures extérieures, l’Université cherche à disposer de capacités adaptées à ses propres usages.

Le déploiement est progressif. Certaines applications sont déjà expérimentées, mais l’accès n’est pas encore généralisé.

L’objectif annoncé est une ouverture élargie, d’ici janvier 2027, à une communauté universitaire de près de 20 000 personnes, comprenant les étudiants, les enseignants et les collaborateurs.

Le projet associe ainsi deux enjeux généralement traités séparément : l’hébergement local de l’intelligence artificielle et la valorisation de la chaleur produite par son fonctionnement.

Illustration d’un technicien intervenant sur un serveur informatique installé dans un environnement de brasserie.
Illustration générée STORIMITIK — déploiement progressif d’une IA locale à l’Université catholique de Lille, objectif janvier 2027.

Une bonne idée, mais pas encore une solution universelle

L’expérience roubaisienne est intéressante parce qu’elle rapproche un besoin informatique d’un besoin thermique réel.

Une brasserie utilise de la chaleur dans plusieurs opérations. Elle constitue donc un terrain pertinent pour tester la récupération d’énergie provenant de serveurs.

Pour autant, plusieurs questions demeurent.

La première concerne la correspondance entre la production de chaleur et les besoins du site. Un serveur peut fonctionner en continu, mais les besoins thermiques d’un bâtiment ou d’un procédé industriel varient selon les périodes.

La deuxième concerne l’économie du dispositif. L’installation, les échangeurs, les circuits thermiques, la maintenance et les équipements informatiques représentent des coûts qu’il faut comparer aux économies effectivement obtenues.

En septembre 2026, les responsables du projet indiquaient encore que sa rentabilité devait progresser.

Enfin, il faut distinguer les performances du refroidissement de celles de l’ensemble du système. Une réduction des besoins de climatisation ne suffit pas, à elle seule, à démontrer une baisse équivalente de la consommation électrique globale ou des émissions de carbone.

Sans bilan énergétique complet, il serait prématuré de présenter ce démonstrateur comme une réponse universelle aux besoins croissants de l’intelligence artificielle.

Et si les datacenters changeaient de voisinage ?

Habituellement, les datacenters sont envisagés comme des infrastructures techniques spécialisées, implantées en fonction de leurs besoins en alimentation électrique, connectivité, sécurité et refroidissement.

L’expérience de Roubaix invite à ajouter une autre question : qui pourrait utiliser la chaleur qu’ils produisent ?

Une usine, un équipement collectif, un réseau de chaleur ou certaines activités agricoles peuvent avoir des besoins thermiques compatibles avec une telle récupération, sous réserve de conditions techniques et économiques adaptées.

Cela ne signifie pas que tous les datacenters pourraient être installés au milieu des villes, ni que leur chaleur remplacerait les systèmes énergétiques existants.

Mais certains projets pourraient être pensés autrement : non plus comme des centres informatiques isolés, mais comme des équipements intégrés à un écosystème local.

À Roubaix, une brasserie, une entreprise technologique et une université expérimentent cette logique à petite échelle.

Le véritable changement de perspective n’est peut-être pas de faire fonctionner davantage de serveurs, mais de se demander, dès leur implantation, à quoi pourrait servir la chaleur qu’ils produisent.

Sources