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Storie DécryptageRetail

Vous rechargez votre voiture, le magasin veut vous fidéliser : pourquoi les bornes deviennent des outils commerciaux

Sur les parkings des supermarchés, la borne de recharge électrique change de fonction. Elle fournit de l'énergie, mais peut aussi rapporter des points de fidélité, remplir une cagnotte et encourager les achats. Une étude publiée en septembre 2026 observe même une hausse du chiffre d'affaires dans des magasins allemands équipés. Mais entre attirer des clients et gagner réellement de l'argent, toute la question reste ouverte.

Par Florent Despréaux

Illustration : véhicule électrique branché sur une borne devant un magasin, pendant qu'une cliente s'y rend avec des sacs de courses.
Illustration générée STORIMITIK — Une borne sur le parking d'un commerce peut aussi devenir un outil de fidélisation.

Vous pensiez simplement recharger votre voiture ?

Vous arrivez sur le parking d'un supermarché. Il vous reste quelques courses à faire, votre voiture électrique a besoin d'énergie et une borne est disponible.

Vous branchez le véhicule. Vous entrez dans le magasin.

Jusque-là, rien de surprenant.

Mais au moment de payer votre recharge, un autre mécanisme peut entrer en jeu : une partie de la dépense est reversée sur votre carte de fidélité.

Vous êtes venu chercher de l'électricité. L'enseigne cherche aussi à vous donner une raison de revenir.

C'est une transformation discrète, mais importante. La borne n'est plus seulement un équipement installé pour accompagner le développement de la mobilité électrique. Elle devient un point de contact supplémentaire entre le commerce et son client.

Et ce modèle existe déjà.

Chez Carrefour, la recharge remplit aussi la cagnotte fidélité

Carrefour Énergies affiche deux avantages distincts sur les bornes de ses magasins participants.

Avec une carte Club Carrefour correctement associée, le client peut récupérer 10 % du montant de sa recharge dans sa cagnotte fidélité.

Pour les détenteurs éligibles de la carte PASS, l'avantage atteint 15 %, avec également une première heure entièrement cagnottée sur les bornes de 22 kW, selon les conditions applicables.

Pour bénéficier de ces avantages, le client doit associer sa carte à son compte Carrefour et utiliser la WebApp Carrefour Énergies. La carte PASS, qui donne accès au taux de 15 %, est une carte de crédit soumise à des conditions spécifiques.

Ce n'est pas une réduction immédiate systématique du prix affiché à la borne. C'est un crédit fidélité qui revient au client dans l'écosystème Carrefour.

Prenons un exemple purement arithmétique : pour une recharge facturée 20 €, un avantage de 10 % représente 2 € cagnottés. À 15 %, il représente 3 €.

Ce calcul n'indique rien sur le tarif de l'électricité ou sur la valeur totale des avantages effectivement obtenus par un client donné. Il permet simplement de comprendre la mécanique.

La recharge devient une nouvelle occasion de récompenser un client déjà inscrit au programme de l'enseigne.

Pour le consommateur, c'est un avantage financier potentiel.

Pour Carrefour, c'est une manière de relier deux activités qui auraient pu rester indépendantes : l'énergie et les courses.

Tesco récompense aussi les automobilistes qui se branchent

Au Royaume-Uni, Tesco propose un mécanisme comparable avec Pod Point.

Sur les bornes éligibles installées dans ses magasins, les clients peuvent associer leur carte Tesco Clubcard à l'application Pod Point et collecter un point Clubcard par livre sterling dépensée en recharge.

L'intérêt du dispositif dépasse le simple montant des points.

Le consommateur retrouve un programme de fidélité qu'il connaît déjà, mais appliqué à un nouveau service.

C'est précisément le changement stratégique : la relation entre l'enseigne et son client ne se limite plus aux articles qui passent en caisse.

Elle peut se prolonger sur le parking, pendant que la voiture se recharge.

Et ce principe ne concerne pas uniquement les supermarchés.

En France, Le Plein propose des avantages chez plusieurs enseignes partenaires, dont Decathlon, Auchan et Leroy Merlin.

Chez Decathlon, par exemple, l'offre annoncée depuis le 29 avril 2026 permet de gagner 50 points de fidélité par kilowattheure entier rechargé sur une borne participante. Mais un achat en magasin le jour même, identifié avec le même compte fidélité, est nécessaire pour en bénéficier.

Cette condition révèle toute la logique commerciale du système.

La recharge n'est pas seulement récompensée : elle est reliée à une transaction en magasin.

Illustration : automobiliste consultant sur son téléphone un avantage fidélité lié à la recharge, devant un magasin.
Illustration générée STORIMITIK — Parcours de recharge et fidélisation. L'interface est fictive et ne correspond à aucune application commerciale réelle.

Le vrai enjeu : faire entrer le conducteur dans le magasin

Une borne de recharge ne se limite pas à son utilisation technique.

Elle peut modifier la raison pour laquelle un automobiliste choisit un parking plutôt qu'un autre.

Si deux magasins proposent des produits comparables, mais qu'un seul permet de recharger la voiture pendant les achats, ce service supplémentaire peut entrer dans la décision du conducteur.

Il peut également favoriser une visite qui n'était pas prévue initialement.

C'est toutefois une hypothèse commerciale à mesurer, pas un résultat automatique.

Un automobiliste peut parfaitement utiliser une borne sans acheter quoi que ce soit. Il peut aussi choisir le magasin pour ses produits, indépendamment de la recharge.

De même, rester vingt minutes de plus sur un parking ne signifie pas nécessairement dépenser davantage.

Pour comprendre l'intérêt économique réel des bornes, il faut donc regarder autre chose que le nombre de sessions de recharge.

Il faut s'intéresser aux transactions réalisées dans le magasin.

Et c'est précisément ce qu'une nouvelle étude a cherché à mesurer.

Une étude allemande observe 3,4 % de chiffre d'affaires supplémentaire

Le 16 septembre 2026, cinq chercheurs — Ka Wing Chan, Hauke A. Wetzel, Ljubomir Pupovac, Marnik G. Dekimpe et Dominic Loske — ont publié une étude dans le Journal of Marketing Research consacrée aux effets de la présence de bornes électriques sur les performances des magasins alimentaires.

Leur travail exploite les données de plus de 300 points de vente d'une grande enseigne allemande.

La méthode est quasi expérimentale : elle compare l'évolution des performances en tenant compte de l'installation des bornes à différents moments.

Le résultat central est significatif : la disponibilité de bornes est associée, dans cette analyse, à une hausse estimée de 3,4 % du chiffre d'affaires des magasins.

Mais le plus intéressant n'est peut-être pas ce pourcentage.

Les chercheurs constatent que l'effet provient d'une augmentation du nombre de transactions, et non d'une hausse du panier moyen.

Autrement dit, l'explication ne semble pas être que chaque visiteur dépense davantage. Le magasin enregistre plutôt plus d'achats.

L'étude relève aussi des éléments compatibles avec un déplacement de clientèle depuis d'autres commerces, ainsi qu'un effet particulièrement marqué durant certaines heures creuses du week-end.

C'est une indication précieuse : installer des bornes peut constituer un facteur de compétitivité commerciale, au-delà de la seule vente d'électricité.

Il faut cependant éviter une extrapolation importante.

Ces résultats concernent les données étudiées en Allemagne. Ils ne démontrent pas que toutes les enseignes françaises gagneraient 3,4 % de chiffre d'affaires en installant des bornes.

Ils ne prouvent pas non plus que les programmes de fidélité sont responsables de la hausse observée.

L'étude porte sur la disponibilité de la recharge, pas sur l'efficacité propre des récompenses commerciales.

Cette distinction est essentielle.

Illustration : clients dans un supermarché, avec des véhicules en recharge visibles à travers la baie vitrée.
Illustration générée STORIMITIK — Des bornes peuvent stimuler la fréquentation commerciale ; la rentabilité nette n'est pas démontrée par l'étude citée.

Plus de ventes ne signifie pas nécessairement plus de profits

C'est la principale limite du raisonnement.

Une enseigne peut bénéficier d'une augmentation de son chiffre d'affaires sans que l'installation de bornes soit automatiquement rentable pour elle.

Il faut considérer les coûts d'investissement, de raccordement, d'exploitation, de maintenance, les conditions de partenariat avec l'opérateur et le financement éventuel des avantages fidélité.

Le partage des revenus entre le magasin, l'opérateur de recharge et les autres partenaires peut également modifier fortement l'équation économique.

Les modèles commerciaux ne sont d'ailleurs pas tous identiques.

Une enseigne peut accueillir des infrastructures exploitées par un partenaire, participer davantage aux investissements ou intégrer la recharge dans une offre de services plus large.

La question devient alors : quelle valeur supplémentaire chaque recharge produit-elle réellement pour le magasin ?

Une hausse du nombre de passages ne suffit pas. Il faut aussi comprendre combien de clients supplémentaires achètent, ce qu'ils rapportent en marge et combien coûte le dispositif.

Le chiffre de 3,4 % observé en Allemagne apporte un élément de réponse sur les ventes. Il ne constitue pas, à lui seul, une démonstration de rentabilité.

La prochaine bataille pourrait porter sur la fidélité, pas sur les kilowattheures

Pendant longtemps, les discussions sur la recharge publique ont principalement porté sur la puissance des bornes, leur disponibilité, leur implantation ou leurs tarifs.

Ces critères restent déterminants pour les automobilistes.

Mais du point de vue des enseignes, une autre compétition se dessine.

Un parking peut devenir un service qui facilite les courses. Une recharge peut déclencher un avantage fidélité. Un passage supplémentaire peut devenir une vente.

Pour autant, transformer un conducteur en client fidèle suppose plus qu'une borne fonctionnelle.

Il faut proposer un service suffisamment pratique, fiable et attractif pour être choisi à plusieurs reprises.

Et il faut éviter que le programme devienne trop compliqué : multiplication des applications, cartes à associer, conditions d'achat, délais pour créditer les avantages.

Le consommateur cherchera d'abord à recharger sa voiture au bon endroit, à un prix acceptable et sans difficulté.

Le magasin, lui, cherchera à faire de cette recharge un avantage concurrentiel durable.

Ces deux objectifs peuvent se rejoindre. Ils ne sont pas toujours identiques.

La borne devient une pièce du modèle économique du commerce

L'intérêt de cette évolution n'est pas que les supermarchés se transforment en fournisseurs d'énergie.

C'est que la frontière entre un service de mobilité et une stratégie commerciale devient moins nette.

Une borne peut être utile à un conducteur sans être rentable directement pour le commerçant. Elle peut aussi produire une valeur indirecte en attirant des visiteurs supplémentaires ou en renforçant le lien avec certains clients.

Les exemples de Carrefour, Tesco et Le Plein montrent que les enseignes expérimentent déjà des mécanismes concrets pour rapprocher la recharge et la fidélisation.

L'étude apporte un résultat quantifié sur l'effet commercial de la disponibilité de bornes, sans démontrer que cet effet se reproduirait dans tous les magasins.

Reste la question décisive : cet avantage peut-il durer, lorsque les infrastructures de recharge deviennent de plus en plus nombreuses ?

Aujourd'hui, disposer de bornes peut encore différencier un magasin de ses concurrents.

Demain, si elles deviennent un service courant, l'avantage dépendra peut-être moins de leur simple présence que de leur qualité, de leur prix et de la valeur apportée au client.

La recharge ne remplacera pas les fondamentaux du commerce.

Mais elle pourrait devenir l'une des raisons supplémentaires de choisir une enseigne plutôt qu'une autre.

Vous branchez votre voiture. Le magasin, lui, espère que cette recharge sera aussi le début de votre prochaine visite.

Sources