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L’intelligence artificielle pour tous : bientôt un service public aussi essentiel qu’Internet ?
L’intelligence artificielle devient un outil de travail, d’apprentissage et d’accès à l’information. Mais son développement reste largement entre les mains de grandes entreprises technologiques. En Europe, chercheurs et institutions défendent désormais une autre possibilité : faire de l’IA une infrastructure d’intérêt public, accessible au plus grand nombre. Une idée qui pose une question fondamentale : demain, l’accès à l’intelligence artificielle doit-il dépendre uniquement de notre pouvoir d’achat ?
Par Florent Despréaux
Lieu : Europe

L’IA devient indispensable, mais qui en contrôle l’accès ?
Imaginez deux étudiants préparant le même examen.
Le premier utilise quotidiennement un assistant d’intelligence artificielle avancé. Il peut lui demander des explications, reformuler des cours, approfondir une notion ou préparer des exercices personnalisés.
Le second dispose de moins de moyens et doit composer avec des fonctionnalités gratuites plus limitées.
La technologie existe pour les deux. Mais ils ne bénéficient pas nécessairement des mêmes capacités.
Cette situation hypothétique illustre une question qui dépasse largement l’éducation.
À mesure que l’IA prend de la place dans le travail, la recherche, les démarches administratives ou l’accès à l’information, les différences d’équipement, d'abonnement et de compétences pourraient créer de nouvelles inégalités.
L’accès à Internet a déjà soulevé ce débat : une technologie initialement réservée à certains utilisateurs est progressivement devenue essentielle à la vie quotidienne.
L'intelligence artificielle pourrait-elle suivre une trajectoire comparable ?
Et si l’IA devenait une infrastructure d’intérêt public ?
Le 13 janvier 2026, deux chercheurs, Alek Tarkowski et Felix Sieker, ont publié une proposition intitulée European Public AI, en collaboration avec la fondation Bertelsmann et l'organisation Open Future.
Leur idée : l'Europe ne devrait pas seulement chercher à développer des entreprises capables de rivaliser avec les géants américains et chinois.
Elle devrait également construire des capacités d’intelligence artificielle orientées vers l’intérêt général.
Cette approche repose sur trois principes.
D'abord, un accès équitable et non discriminatoire aux ressources essentielles : puissance de calcul, données, modèles et applications.
Ensuite, des objectifs répondant à des besoins collectifs plutôt qu'exclusivement commerciaux.
Enfin, une gouvernance permettant aux institutions publiques et à la société d'exercer un contrôle réel sur ces infrastructures.
Une telle IA ne serait pas nécessairement développée ou exploitée entièrement par l'État.
Des universités, laboratoires, entreprises et organisations spécialisées pourraient participer à sa construction.
La différence serait avant tout dans sa finalité : créer une infrastructure numérique au service du public, plutôt qu'un service dont les conditions d'accès dépendent uniquement d'une entreprise.
Cette proposition reste toutefois une vision politique et institutionnelle, pas un dispositif européen déjà adopté.
L’Europe commence à construire les fondations
L'idée d'une infrastructure européenne d'intelligence artificielle ne part pas de zéro.
Depuis plusieurs années, l'Union européenne investit dans le calcul intensif à travers l'entreprise commune EuroHPC.
Ces ressources sont notamment destinées aux chercheurs, aux entreprises et aux organismes publics.
Le 30 juillet 2026, EuroHPC a franchi une nouvelle étape en lançant un appel pour sélectionner des consortiums capables de construire et d'exploiter de futures gigafactories d'intelligence artificielle.
Ces installations doivent réunir des capacités massives de calcul, des infrastructures de stockage, des services cloud et des équipements adaptés au développement de modèles avancés.
L’objectif est notamment d'élargir l'accès à la puissance informatique nécessaire pour développer et utiliser l'IA en Europe.
Le dispositif prévoit l'acquisition de temps de calcul par les institutions publiques européennes participantes.
Autrement dit, il ne s'agit pas uniquement d'aider à construire de nouveaux datacenters : l'Europe cherche aussi à organiser l'accès à une partie de leurs capacités.
Mais attention à la différence : ces infrastructures visent principalement les chercheurs, les administrations et les entreprises.
Financer une gigafactory européenne ne signifie pas offrir automatiquement un assistant IA gratuit à chaque citoyen.
C'est une étape possible vers une infrastructure d'intérêt public, pas encore un service universel.

Des intelligences artificielles au service des citoyens
L'Europe ne s'intéresse pas seulement aux machines capables de faire fonctionner l'IA.
Elle expérimente également des usages dans les administrations.
Le 1er juillet 2026, trois projets européens ont officiellement démarré : FLOODS & DROUGHTS, EUNOMIA.AI et EuropAI.
Leurs objectifs couvrent notamment l'amélioration des procédures administratives, l'assistance aux citoyens, la gestion documentaire et certaines applications d'aide à la décision.
EuropAI doit par exemple tester des solutions réutilisables entre plusieurs administrations européennes.
EUNOMIA.AI travaille notamment sur des assistants pour les agents publics et les citoyens, avec une attention particulière portée aux exigences juridiques et à la protection des données.
Ces projets restent expérimentaux. Ils ne constituent pas un déploiement généralisé à l'ensemble de la population européenne.
Ils dessinent néanmoins une évolution importante.
L'intelligence artificielle pourrait ne plus être seulement un outil auquel le citoyen souscrit individuellement.
Elle pourrait aussi devenir une technologie intégrée aux services collectifs qu'il utilise déjà.

Gratuit pour tous : une promesse plus compliquée qu’il n’y paraît
Créer une IA d'intérêt public ne signifie pas supprimer son coût.
Les modèles doivent être développés, entraînés, hébergés, sécurisés et régulièrement mis à jour.
Leur fonctionnement consomme des ressources informatiques et de l'électricité. Les infrastructures nécessitent également des investissements et une maintenance continue.
Un service financé publiquement reste donc payé, directement ou indirectement, par la collectivité.
Il faudrait aussi décider qui pourrait y accéder et dans quelles conditions.
Un étudiant aurait-il les mêmes droits d'utilisation qu'une grande entreprise ? Les usages éducatifs devraient-ils être prioritaires ? Un accès gratuit devrait-il inclure les modèles les plus puissants ou seulement certains services essentiels ?
La question de la confiance serait tout aussi importante.
Une infrastructure publique devrait pouvoir garantir la confidentialité des données, une gouvernance transparente, la sécurité des utilisateurs et des mécanismes de contrôle.
Elle devrait également éviter qu'un opérateur, même public, dispose d'un pouvoir excessif sur les informations et les usages de ses citoyens.
Enfin, un assistant IA peut produire des erreurs. Son intégration aux services publics ne devrait pas empêcher les citoyens de comprendre ou de contester une décision administrative.
Universaliser l'accès à une technologie ne dispense pas de définir les limites de son utilisation.
Le prochain grand service public sera-t-il numérique ?
Pendant longtemps, les infrastructures essentielles ont été associées à des équipements physiques : écoles, routes, réseaux électriques ou installations de télécommunications.
Mais une part croissante de nos activités repose désormais sur des ressources numériques moins visibles : données, logiciels, réseaux et puissance informatique.
L'intelligence artificielle pourrait devenir une nouvelle composante de cet ensemble.
Cela ne suppose pas nécessairement de créer un « ChatGPT public » identique pour tous les Européens.
Le modèle pourrait être plus diversifié : infrastructures de calcul partagées, modèles ouverts, outils pédagogiques, assistants administratifs et services spécialisés, accessibles selon des règles définies collectivement.
Reste à savoir si cette vision pourra se transformer en offre concrète, durable et suffisamment performante pour répondre aux besoins du public.
La question n'est donc plus seulement de déterminer quelle entreprise développera la meilleure intelligence artificielle.
Elle est aussi de savoir qui aura le droit d'utiliser cette intelligence, qui décidera de ses règles et qui en bénéficiera réellement.
Sources
- European Public AI — Policy BriefBertelsmann Stiftung et Open Future · Alek Tarkowski et Felix Sieker · 13 janvier 2026
- New GenAI pilots for public administrationsCommission européenne · Commission européenne · 22 juillet 2026
- EUNOMIA.AI: trustworthy generative AI for efficient and accessible public servicesCommission européenne · Commission européenne · 22 juillet 2026
- EuroHPC Joint Undertaking launches AI Gigafactories callEuroHPC · EuroHPC Joint Undertaking · 30 juillet 2026


