Storie DécryptageTech et IA
L’IA peut vous convaincre d’abandonner une théorie du complot. Peut-elle aussi vous convaincre d’y croire ?
Trois échanges. Quelques minutes de conversation. Et une conviction qui commence à vaciller. En 2024, des chercheurs publient une expérience étonnante : une intelligence artificielle parvient à faire diminuer l'adhésion à des théories du complot en répondant précisément aux arguments de ceux qui y croient.
Par Florent Despréaux

Trois échanges. Quelques minutes de conversation. Et une conviction qui commence à vaciller.
En 2024, des chercheurs publient une expérience étonnante : une intelligence artificielle parvient à faire diminuer l'adhésion à des théories du complot en répondant précisément aux arguments de ceux qui y croient.
Le résultat surprend. On pensait certaines convictions presque impossibles à ébranler avec des faits.
Mais une autre série d'expériences révèle quelque chose de plus troublant.
La même technologie peut aussi être utilisée pour convaincre quelqu'un de croire à une théorie infondée.
Et si la véritable révolution n'était pas une intelligence artificielle capable de dire la vérité, mais une machine capable de nous persuader ?
Trois échanges pour ébranler une conviction
En septembre 2024, Thomas Costello, Gordon Pennycook et David Rand publient dans la revue Science une étude consacrée aux croyances complotistes.
L'expérience initialement présentée porte sur 2 190 participants convaincus par au moins une théorie du complot.
Le principe est simple : demander aux participants d'expliquer leur conviction, les éléments qu'ils considèrent comme des preuves et les arguments sur lesquels ils s'appuient.
Puis les faire dialoguer avec GPT-4 Turbo.
L'IA n'oppose pas une réfutation générique. Elle répond aux arguments particuliers de chaque personne, en mobilisant des informations directement pertinentes.
Après trois échanges, les chercheurs observent une diminution moyenne d'environ 20 % de l'intensité des croyances mesurées.
L'effet demeure observable deux mois plus tard.
Attention : cela ne signifie pas que 20 % des participants ont abandonné leur croyance. C'est l'intensité moyenne de l'adhésion qui a diminué.
Une précision scientifique est également indispensable : en juin 2026, Science a signalé des incohérences dans les données et leur traitement. Les chercheurs ont fourni une analyse corrigée, portant notamment sur 2 044 participants disposant de données complètes, et indiquent que le résultat principal reste de même ampleur.
L'étude demeure intéressante, mais son historique de correction doit être connu du lecteur.

Pourquoi l'IA peut-elle réussir là où les discussions humaines échouent ?
Lorsqu'une personne défend une théorie complexe, une conversation ordinaire peut rapidement devenir difficile.
Il faut connaître ses références, vérifier les faits, comprendre ses arguments et répondre sans transformer le dialogue en affrontement.
Les systèmes conversationnels présentent ici plusieurs capacités utiles.
Ils peuvent traiter un grand nombre d'informations, adapter leurs réponses au contenu de la discussion et construire des explications détaillées.
Mais ce n'est pas nécessairement une technique psychologique mystérieuse qui fait la différence.
Dans une recherche complémentaire diffusée en 2026, Costello et ses collègues ont testé différentes façons de conduire ces échanges.
Le résultat est révélateur : les effets de correction résistent à plusieurs modifications du dialogue, mais diminuent fortement lorsque l'IA doit persuader sans présenter de faits.
Même un message unique peut parfois fonctionner.
La force observée semble donc venir largement de la qualité et de la pertinence des preuves, plutôt que de la seule personnalisation du discours.
Cela change notre lecture du phénomène.
L'IA n'a pas nécessairement découvert une faiblesse secrète de l'esprit humain. Elle rend plus facilement disponibles des arguments documentés, adaptés à une question précise.
Encore faut-il que ces arguments soient exacts.
En 2026, les chercheurs testent le phénomène inverse
C'est ici que l'histoire bascule.
Dans une nouvelle étude diffusée en 2026, une équipe comprenant Thomas Costello cherche à comprendre si les modèles conversationnels favorisent intrinsèquement la vérité.
Le protocole oppose deux situations.
Dans la première, une IA tente de corriger une théorie du complot.
Dans la seconde, une IA reçoit la consigne de défendre une théorie infondée auprès d'une personne qui hésite encore à y croire.
La version révisée de cette recherche couvre quatre expériences et 3 996 participants américains.
Les résultats sont inquiétants, mais nuancés.
Plusieurs modèles parviennent à faire évoluer les croyances dans les deux directions. Lorsqu'ils sont autorisés à présenter des informations trompeuses, ils ne privilégient pas systématiquement la vérité.
Certains participants trouvent même l'IA qui renforce leur croyance plus informative ou plus collaborative.
Toutefois, les chercheurs identifient aussi des protections efficaces : imposer l'exactitude factuelle réduit fortement l'effet de persuasion trompeuse, et certains modèles refusent largement de défendre ces théories.
Cette recherche est une prépublication et ses conclusions ne doivent pas être traitées comme définitivement établies.
Mais elle ouvre une question essentielle.
Si la force persuasive d'une IA dépend aussi des instructions qu'elle reçoit, qui décide des objectifs qu'elle poursuit ?
Sur Reddit, une expérience franchit une ligne rouge
En avril 2025, les modérateurs de Change My View, une communauté de Reddit consacrée au débat contradictoire, rendent publique une expérimentation menée par des chercheurs de l'université de Zurich.
Des commentaires rédigés par intelligence artificielle ont été publiés sans que les utilisateurs concernés sachent qu'ils interagissaient avec du contenu généré par une machine.
Certains dispositifs exploitaient des informations déduites de l'historique des utilisateurs. D'autres faisaient intervenir des personnages ou des expériences personnelles fictives pour donner davantage de crédibilité aux arguments.
Les chercheurs cherchaient à mesurer la capacité des IA à modifier les points de vue.
Des résultats préliminaires ont suggéré une efficacité persuasive élevée. Mais leur comparaison directe avec les performances habituelles des participants humains ne permet pas d'affirmer que l'IA serait universellement plusieurs fois plus convaincante.
L'affaire provoque surtout une controverse éthique.
Les modérateurs dénoncent une intervention non autorisée dans les discussions de leur communauté. Les chercheurs présentent ensuite publiquement leurs excuses.
Le problème dépasse les seuls résultats scientifiques.
Les internautes pensaient participer à une discussion entre personnes. Certains arguments provenaient d'un système artificiel dont l'identité n'était pas divulguée.
Ce précédent donne une réalité concrète à un risque jusqu'alors largement théorique.

Quand la persuasion entre dans le débat démocratique
Le sujet ne s'arrête pas aux théories du complot.
En décembre 2025, une recherche publiée dans Nature étudie l'influence de dialogues avec des IA sur les préférences électorales.
Les expérimentations concernent notamment les élections présidentielles américaine de 2024, polonaise de 2025 et les élections fédérales canadiennes de 2025.
Les chercheurs observent des changements mesurables dans les préférences déclarées de certains participants, dans le sens défendu par les systèmes conversationnels.
Fait important : les modèles semblent surtout utiliser des arguments factuels et des éléments présentés comme des preuves, plutôt que des techniques psychologiques particulièrement sophistiquées.
Mais toutes les affirmations produites ne sont pas exactes.
Cette distinction est fondamentale.
Une personne peut trouver une conversation convaincante parce qu'elle contient des chiffres, des explications et des références.
La présence de ces éléments ne garantit pourtant pas leur fiabilité.
Les expériences ne démontrent pas qu'une campagne politique entièrement automatisée pourrait contrôler une élection. Elles montrent néanmoins que les conversations avec une IA constituent un canal d'influence qui mérite une attention particulière.
Le prochain risque : la persuasion à grande échelle
Pour une entreprise, une plateforme ou une organisation cherchant à défendre une idée, les possibilités sont considérables.
Un système conversationnel peut théoriquement multiplier les échanges individualisés, adapter son argumentaire aux objections reçues et rester disponible en permanence.
Dans le commerce, cette capacité pourrait servir à expliquer un produit, accompagner une décision d'achat ou améliorer un service client.
Mais elle pourrait également être utilisée pour masquer des intérêts commerciaux, exagérer certains bénéfices ou orienter une décision sans transparence sur les objectifs poursuivis.
Dans la sphère publique, le risque est comparable : fabriquer artificiellement un sentiment de consensus, multiplier les interlocuteurs fictifs ou présenter des arguments trompeurs avec une apparence de crédibilité.
Il faut toutefois distinguer cette possibilité technique de son efficacité réelle à grande échelle.
Les expériences scientifiques mesurent des situations précises. Elles ne démontrent pas une manipulation irrésistible de populations entières.
Et le fait qu'une IA soit capable de convaincre ne signifie pas que ses interlocuteurs perdent tout esprit critique.
La vraie question n'est plus seulement : est-ce vrai ?
Jusqu'ici, nous avons appris à nous méfier d'une photographie truquée, d'une vidéo manipulée ou d'un article trompeur.
L'intelligence artificielle ajoute une dimension différente.
Elle peut dialoguer.
Elle peut répondre à une objection, reformuler une explication, proposer de nouvelles preuves et poursuivre la conversation.
Cela peut devenir un outil précieux pour comprendre des questions complexes, corriger des erreurs ou confronter une conviction à des connaissances vérifiables.
Mais cette même capacité peut servir des objectifs moins transparents.
Le défi n'est donc pas de considérer toute persuasion comme une manipulation, ni toute conversation avec une IA comme suspecte.
Il est de préserver ce qui rend une discussion digne de confiance : l'identification de l'interlocuteur, la transparence de ses intérêts, la possibilité de vérifier les sources et la liberté de ne pas adhérer à ses conclusions.
Demain, la question ne sera peut-être plus seulement : « Est-ce que ce qu'on me dit est vrai ? »
Mais aussi : « Qui cherche à me convaincre, avec quels moyens et dans quel intérêt ? »
Sources
- Durably reducing conspiracy beliefs through dialogues with AIScience · Thomas H. Costello, Gordon Pennycook, David G. Rand · 13 septembre 2024
- Editorial Expression of Concern on Durably reducing conspiracy beliefs through dialogues with AIScience / AAAS · H. Holden Thorp · 11 juin 2026
- Data from: Durably reducing conspiracy beliefs through dialogues with AI — données corrigéesDryad · Costello, Pennycook, Rand · 29 septembre 2026
- Just the facts: How dialogues with AI reduce conspiracy beliefsPsyArXiv · Costello, Pennycook, Rand
- Large language models can effectively convince people to believe conspiracies — v3arXiv · Costello et al. · 15 juillet 2026
- Unauthorized Experiment on CMV Involving AI-generated CommentsReddit / Change My View · CMV Mod Team · 26 avril 2025
- AI Experiment Update — Apology Received from ResearchersReddit / Change My View · CMV Mod Team · 6 mai 2025
- Persuading voters using human–artificial intelligence dialoguesNature · Hause Lin et al. · 4 décembre 2025


