Storie DécryptageNouveaux usages
Ces batteries géantes ne servent pas qu’à stocker du solaire : elles arbitrent les prix, stabilisent le réseau… et la France accélère
Les BESS ressemblent à de simples conteneurs remplis de batteries. En réalité, ils déplacent l’électricité dans le temps, participent à l’équilibre du réseau et deviennent une nouvelle classe d’actifs énergétiques. La France compte déjà 1,6 GW en service et environ 14 GW de projets en file d’attente.
Par Florent Despréaux
Date d’observation :
Lieu : France / Europe

De loin, un BESS ressemble souvent à une rangée de conteneurs blancs posés derrière une clôture. Rien de spectaculaire. Pourtant, ces installations sont en train de devenir l’un des outils les plus importants pour faire fonctionner un système électrique où la production solaire et éolienne varie beaucoup au cours de la journée.
BESS signifie Battery Energy Storage System : un système de stockage d’énergie par batteries. Sa fonction la plus simple est facile à comprendre : prendre de l’électricité à un moment donné, la conserver pendant un certain temps, puis la restituer lorsque le système en a davantage besoin.
Mais derrière ce principe élémentaire se cachent plusieurs usages économiques et techniques très différents.
1. Acheter quand l’électricité vaut moins, restituer quand elle vaut plus
Le premier usage est l’arbitrage. Une batterie peut se charger lorsque l’électricité est abondante ou bon marché, puis se décharger lorsque la demande et les prix remontent.
RTE décrit cette fonction comme un déplacement d’énergie entre différentes périodes de la journée. Les batteries participent déjà aux marchés de gros de court terme et leur valeur future dépendra en partie de la volatilité des prix sur les marchés journalier et infra-journalier.
Le principe ressemble donc à un réservoir temporel : le BESS ne produit pas l’électricité, il déplace sa disponibilité dans le temps.
2. Réagir très vite pour maintenir le réseau à 50 Hz
Le deuxième usage est moins visible pour le public mais essentiel pour le réseau. La production et la consommation d’électricité doivent rester équilibrées en permanence. En Europe continentale, cet équilibre se traduit notamment par le maintien de la fréquence autour de 50 Hz.
Les batteries ont un avantage particulier : elles peuvent modifier très rapidement leur puissance injectée ou absorbée. Elles sont donc particulièrement adaptées aux services système qui contiennent les écarts de fréquence et rétablissent l’équilibre.
En France, c’est encore aujourd’hui leur principale utilisation. RTE indique qu’une part importante des batteries raccordées contribue aux réserves primaire et secondaire utilisées pour l’équilibre du système.
3. Garder le solaire de midi pour l’utiliser le soir
Le troisième usage est celui que l’on visualise le plus facilement. Un site équipé de panneaux solaires peut produire beaucoup d’électricité au milieu de la journée alors que ses besoins sont plus élevés plus tard.
Le stockage permet d’absorber une partie de ce surplus et de le restituer ensuite. RTE décrit précisément ce rôle : absorber les excédents lorsque la consommation est faible et les restituer lors des pics, par exemple en stockant l’après-midi pour décharger le soir.
Sur un site industriel, un data center, un centre commercial ou un ensemble immobilier, cette logique peut réduire l’écart entre le moment où l’électricité renouvelable est produite et celui où elle est réellement consommée.

La France a déjà 1,6 GW de batteries en service
Le marché français reste plus petit que ceux du Royaume-Uni ou de certains autres pays européens, mais il n’est plus marginal.
Au 31 décembre 2025, RTE comptabilisait 1,6 GW de batteries en service en France. Environ un tiers était raccordé directement au réseau de transport, le reste au réseau de distribution.
Le chiffre le plus impressionnant est ailleurs : la file d’attente de projets ayant déjà contractualisé un accès au réseau atteignait environ 14 GW à fin 2025.
Cela ne signifie pas que 14 GW seront effectivement construits. RTE souligne explicitement qu’une partie de ces projets ne se concrétisera probablement pas ou pas rapidement. Mais cette file d’attente montre que l’intérêt économique pour le stockage a changé d’échelle.
248 MW / 496 MWh : la prochaine grande étape française
Le projet de Vernou-la-Celle-sur-Seine donne une idée de cette nouvelle génération.
Neoen a annoncé en avril 2026 le lancement d’une batterie de 248 MW / 496 MWh en Seine-et-Marne. Elle doit devenir la plus grande batterie de France et la première directement raccordée au réseau de transport 400 kV de RTE.
Le démarrage des travaux était prévu pour l’été 2026, avec une mise en service attendue en 2028. À pleine puissance, ses 496 MWh correspondent à deux heures de décharge à 248 MW.
Cette taille est importante : on ne parle plus d’une batterie destinée à quelques équipements, mais d’un actif industriel conçu pour fournir des services au réseau électrique d’Île-de-France.
L’Europe attire désormais des milliards de financement
Le mouvement n’est pas seulement technique. Il devient financier.
Modo Energy a recensé 53 transactions BESS en Europe au premier trimestre 2026, en hausse de 50 % par rapport au trimestre précédent. Ces transactions représentaient 11 GW de capacité.
Sur 12 opérations ayant publié le montant de leur financement de projet, la dette annoncée atteignait 3,1 milliards d’euros.
Ces chiffres montrent que les batteries passent progressivement du statut de technologie de niche à celui de véritable classe d’actifs énergétiques.
Le marché mondial vient de franchir les 100 GW installés en une seule année
À l’échelle mondiale, Wood Mackenzie estime que 106 GW de nouvelles capacités de stockage ont été ajoutées en 2025, soit une hausse de 43 % sur un an.
La capacité mondiale cumulée atteignait environ 270 GW fin 2025. Autrement dit, le seuil des 100 GW ne correspond pas au parc mondial total, mais aux nouvelles installations ajoutées pendant la seule année 2025.
Cette précision est importante, car elle donne la mesure réelle de l’accélération : le monde installe désormais en douze mois une quantité de stockage qui aurait semblé considérable quelques années plus tôt.
Qui domine l’intégration des BESS ?
Wood Mackenzie a publié en 2026 un classement mondial des intégrateurs BESS, fondé sur dix critères allant de la maturité technologique à la solidité financière, en passant par la sécurité, la chaîne d’approvisionnement et la capacité d’exécution.
Sungrow y arrive en tête, devant Tesla et CATL. BYD est quatrième. Envision Energy et Trina Storage partagent la cinquième place, suivis notamment par Fluence, LG Energy Solution, Canadian Solar et Wärtsilä.
Ce classement ne mesure donc pas simplement le nombre de cellules produites ou la part de marché. Il évalue la capacité des entreprises à livrer et maintenir des systèmes complets sur la durée.

Le stockage ne remplace pas la production : il change sa valeur
Une batterie ne crée pas d’énergie. Elle en perd même une partie lors des cycles de charge et de décharge. RTE estime le rendement complet des batteries stationnaires autour de 80 à 85 % selon les hypothèses utilisées.
Leur valeur vient donc d’ailleurs : déplacer l’électricité vers le moment où elle est la plus utile, fournir de la puissance très rapidement, stabiliser le système et permettre à davantage d’énergie variable d’être intégrée sans dépendre uniquement de moyens de production pilotables.
C’est ce qui explique l’accélération actuelle. Plus le solaire et l’éolien prennent de place, plus la question n’est pas seulement de savoir combien d’électricité peut être produite.
Il faut aussi savoir quand cette électricité sera disponible.
Et c’est exactement là que ces grandes rangées de conteneurs blancs commencent à devenir stratégiques.
Sources
- Bilan électrique 2025 — stockage par batteries en FranceRTE · RTE
- Réactualisation des Futurs énergétiques 2050 — stockage d’électricitéRTE · RTE
- Services système — maintien et rétablissement de la fréquence à 50 HzRTE · RTE
- Neoen annonce le lancement de la plus grande batterie de FranceNeoen · Neoen · 2 avril 2026
- European BESS Capital Markets Report — Q1 2026Modo Energy · Cosima Sagmeister / Modo Energy · 23 avril 2026
- Global energy storage market surpasses 100 GW annual installation milestone in 2025Wood Mackenzie · Anna Darmani / Allison Weis · 13 janvier 2026
- Global BESS Integrator Comprehensive Ranking 2026Wood Mackenzie · Wood Mackenzie
- Bilan prévisionnel 2025 — stockage par batteries, services système et arbitrageRTE · RTE