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Storie DécryptageTech et IA

Après le pétrole, le Golfe veut-il devenir la centrale de calcul de l’IA mondiale ?

Pendant des décennies, les pays du Golfe ont bâti leur puissance en exportant du pétrole et du gaz. Aujourd'hui, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le Qatar investissent dans une nouvelle infrastructure stratégique : les data centers d'intelligence artificielle. Des projets géants en gigawatts, des alliances avec les leaders américains des puces et des dizaines de milliards de dollars annoncés. Mais derrière cette ambition, une question demeure : disposer d'énergie et de capitaux suffit-il pour devenir une puissance mondiale de l'IA ?

Par Florent Despréaux

Date d’observation :

Illustration de la transition du Golfe, des installations pétrolières vers des data centers de puissance de calcul.
Illustration générée STORIMITIK — Scène composite fictive associant infrastructures pétrolières, centres de calcul et paysage urbain du Golfe. Ne représente aucun complexe industriel réel.

Après les barils, les gigawatts

Le pétrole a longtemps donné aux pays du Golfe un avantage majeur : disposer d'une ressource énergétique recherchée dans le monde entier.

Mais l'économie numérique fait émerger une autre ressource stratégique : la puissance de calcul.

Faire fonctionner les modèles d'intelligence artificielle les plus avancés exige des installations industrielles de plus en plus importantes. Derrière une conversation avec un assistant IA, une vidéo générée ou un modèle entraîné sur d'immenses volumes de données, il existe des serveurs, des puces spécialisées, des réseaux et des systèmes de refroidissement.

Tout cela consomme beaucoup d'électricité.

Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), les data centers ont utilisé environ 415 térawattheures d'électricité en 2024, soit 1,5 % de la consommation électrique mondiale.

Dans son scénario central publié en 2025, l'agence prévoit près de 945 TWh en 2030.

Ce n'est pas une certitude : cette projection dépend notamment de la croissance des usages de l'IA, des progrès d'efficacité des équipements et des contraintes énergétiques.

Mais la dynamique est suffisamment importante pour attirer les États disposant de ressources financières et énergétiques considérables.

C'est précisément le cas de plusieurs pays du Golfe.

Leur nouvelle ambition n'est pas seulement de fournir de l'énergie aux entreprises technologiques. Elle est d'accueillir les machines qui transforment cette énergie en services numériques.

Émirats arabes unis : un campus annoncé à 5 gigawatts

En mai 2025, les Émirats arabes unis et les États-Unis annoncent un projet de campus consacré à l'intelligence artificielle à Abou Dhabi.

Sa capacité cible est spectaculaire : 5 gigawatts.

Le groupe émirati G42 doit piloter le développement de cette infrastructure avec des partenaires américains.

Dans cet ensemble figure Stargate UAE, un cluster annoncé à 1 GW impliquant notamment OpenAI, Oracle, NVIDIA, Cisco et SoftBank.

Une première tranche de 200 mégawatts devait entrer en service en 2026.

Il est essentiel de comprendre que ces chiffres désignent trois niveaux d'un même programme :

  • 5 GW : le campus global envisagé.
  • 1 GW : le cluster Stargate UAE à l'intérieur de ce campus.
  • 200 MW : la première phase du cluster.

Ils ne doivent donc pas être additionnés.

En octobre 2025, G42 avait confirmé l'avancement de la construction des premiers 200 MW, avec une livraison initialement attendue en 2026.

Cependant, les documents consultés ne permettent pas de confirmer que les 5 GW, ni même l'intégralité des premiers 200 MW, fournissent déjà du calcul commercialement disponible au 13 octobre 2026.

Cette distinction est décisive.

Un campus annoncé n'est pas un data center achevé. Un data center achevé n'est pas nécessairement un centre de calcul opérationnel.

Pourquoi ce projet dépasse les frontières émiraties

L'enjeu n'est pas uniquement de fournir de l'IA au marché local.

Les Émirats veulent devenir un point d'accès régional aux grandes infrastructures de calcul, capable de servir des entreprises et administrations bien au-delà de leurs frontières.

Le projet annoncé associe ainsi proximité géographique, investissements, énergie et partenariats technologiques.

Mais il révèle aussi une particularité : cette nouvelle ambition de souveraineté s'appuie largement sur des entreprises et technologies américaines.

Les infrastructures seraient situées sur le territoire émirati, sans que les Émirats contrôlent nécessairement chaque composant de leur fonctionnement.

Arabie saoudite : du capital pétrolier aux usines d'IA

L'Arabie saoudite suit une trajectoire comparable, avec une stratégie industrielle qui lui est propre.

Au cœur du dispositif figure HUMAIN, entreprise soutenue par le Public Investment Fund, le fonds souverain saoudien.

En mai 2025, HUMAIN annonce avec NVIDIA un programme de construction d'« usines d'IA » pouvant atteindre 500 MW sur cinq ans.

L'expression ne désigne pas des usines de fabrication de semi-conducteurs.

Il s'agit de data centers destinés à faire fonctionner des systèmes d'intelligence artificielle à grande échelle.

En novembre 2025, HUMAIN, AMD et Cisco annoncent un autre programme de développement, avec une ambition pouvant atteindre 1 GW à l'horizon 2030.

Puis, le 31 août 2026, les trois partenaires annoncent une étape concrète : une infrastructure équipée de GPU AMD Instinct MI355X, de processeurs AMD EPYC et de technologies réseau Cisco fonctionne déjà en Arabie saoudite et sert des clients.

Cette fois, il ne s'agit plus uniquement d'un projet.

Une capacité de calcul est déclarée opérationnelle.

Mais la prudence reste nécessaire : le communiqué ne permet pas d'assimiler cette capacité en service à l'ensemble des centaines de mégawatts envisagés.

Les partenaires évoquent notamment une prochaine phase pouvant atteindre 250 MW, à engager à partir de 2027, puis un objectif allant jusqu'à 1 GW en 2030.

La différence entre l'existant et l'ambition reste donc considérable.

Une stratégie qui dépasse les seuls data centers

HUMAIN ne veut pas simplement posséder des bâtiments remplis de serveurs.

L'objectif affiché est de développer une chaîne de services allant des infrastructures de calcul aux logiciels et applications d'IA.

Pour l'Arabie saoudite, ce choix s'inscrit dans une transformation économique plus large : construire de nouvelles activités industrielles et numériques, sans dépendre exclusivement des hydrocarbures.

L'enjeu devient alors de capter davantage de valeur que celle générée par l'électricité consommée.

Qatar : 20 milliards de dollars pour entrer dans la compétition

Le Qatar dispose lui aussi d'atouts énergétiques et financiers, mais son projet phare emprunte une autre voie.

En décembre 2025, Qai, société d'intelligence artificielle liée au Qatar Investment Authority, annonce avec Brookfield un partenariat stratégique portant sur une coentreprise de 20 milliards de dollars.

Son objectif : investir dans les infrastructures d'IA au Qatar et dans certains marchés internationaux.

Le programme prévoit notamment le développement de capacités intégrées de calcul à haute performance.

Il ne faut pas confondre cette annonce avec 20 milliards de dollars déjà dépensés ou avec une capacité de calcul déjà livrée.

Elle marque néanmoins une ambition : faire du Qatar un investisseur et un opérateur potentiel de l'infrastructure mondiale de l'IA.

La distinction entre les trois pays apparaît alors clairement.

Les Émirats misent sur un campus géant et des partenariats étroitement liés à l'écosystème américain.

L'Arabie saoudite développe plusieurs programmes industriels, dont certains fournissent déjà du calcul en production.

Le Qatar privilégie notamment une structure d'investissement associant capital souverain et expertise internationale.

Ce ne sont pas trois copies d'un même projet.

Ce sont trois stratégies pour entrer dans une même industrie.

L'électricité ne suffit pas : derrière chaque GPU, une chaîne industrielle

Montage conceptuel montrant une sous-station électrique, des baies de serveurs IA et une installation industrielle de refroidissement.
Illustration générée STORIMITIK — Représentation conceptuelle du réseau électrique, des serveurs et du refroidissement nécessaires à une infrastructure IA. La scène ne représente pas une installation réelle identifiée.

Un data center géant ne peut pas fonctionner simplement parce qu'un pays dispose de pétrole, de gaz ou d'importantes ressources financières.

Il faut d'abord produire et acheminer une alimentation électrique fiable.

Il faut ensuite installer des serveurs, des puces de calcul, des équipements de réseau, des systèmes de secours et une infrastructure capable de dissiper la chaleur dégagée par les machines.

Plus la densité de puissance des serveurs augmente, plus ces contraintes deviennent structurantes.

Le Golfe présente un avantage évident : l'accès à différentes ressources énergétiques, ainsi que la capacité à investir dans de nouvelles infrastructures électriques.

Les projets émiratis envisagent notamment de mobiliser le nucléaire, le solaire et le gaz.

Mais le climat impose aussi des contraintes.

Les températures élevées peuvent compliquer le refroidissement, tandis que le choix des technologies thermiques doit tenir compte de la consommation électrique, de l'utilisation éventuelle d'eau et de la disponibilité des ressources locales.

Il serait donc trompeur de considérer qu'un environnement riche en énergie garantit automatiquement des data centers moins coûteux.

La rentabilité dépend aussi des équipements, de leur utilisation, des coûts d'exploitation et du prix réellement payé par les clients.

Le gigawatt n'est pas une unité de puissance IA

Autre confusion fréquente : comparer directement les gigawatts annoncés par différents pays.

Un gigawatt correspond à une puissance électrique. Il ne mesure ni le nombre exact de GPU, ni leur performance, ni la quantité de calcul effectivement commercialisée.

Deux installations disposant de la même capacité électrique peuvent fournir des services très différents selon leurs équipements, leur efficacité et leur taux d'utilisation.

Pour mesurer la montée en puissance du Golfe, il faudra donc regarder davantage que les capacités annoncées.

Les indicateurs réellement déterminants seront les mégawatts mis en service, les machines disponibles, les clients servis et les revenus générés.

Peut-on exporter du calcul comme on exporte du pétrole ?

C'est ici que le projet devient économiquement intéressant.

Le pétrole doit être transporté jusqu'au client.

La puissance de calcul, elle, peut être commercialisée sous forme de services accessibles à distance.

Une entreprise située dans un autre pays peut utiliser une infrastructure de calcul implantée au Moyen-Orient, sous réserve de disposer des connexions, des autorisations et des garanties nécessaires.

Le produit exporté n'est alors plus un baril ou une quantité d'électricité.

C'est un accès à des machines, à du stockage, à des applications ou à des services d'intelligence artificielle.

Cette évolution pourrait permettre à certains pays de valoriser localement leurs ressources énergétiques et financières, plutôt que de se limiter à leur exportation traditionnelle.

Mais elle ouvre aussi une question économique importante : qui récupère réellement la valeur créée ?

Le propriétaire du bâtiment ?

L'opérateur du data center ?

Le fournisseur des GPU ?

Le propriétaire des modèles d'IA ?

Ou l'entreprise qui vend le service final au client ?

Installer les machines dans le Golfe ne signifie pas que tous les revenus, tous les brevets ou toutes les décisions technologiques y seront concentrés.

C'est l'une des grandes limites du récit d'une souveraineté obtenue grâce aux seuls investissements.

La dépendance invisible : les puces et les décisions étrangères

Montage conceptuel représentant un processeur d'intelligence artificielle, des caisses de transport et la dépendance aux semi-conducteurs importés.
Illustration générée STORIMITIK — Représentation fictive de la chaîne d'approvisionnement des semi-conducteurs et des dépendances géopolitiques du calcul IA. Aucun transport, matériel ou site précis n'est documenté par cette scène.

Les pays du Golfe peuvent financer la construction de data centers.

Ils peuvent également disposer d'électricité, aménager des terrains et développer les réseaux nécessaires.

Mais ils ne fabriquent pas, à eux seuls, toute la chaîne technologique indispensable aux systèmes d'IA avancés.

Les accélérateurs de calcul proviennent notamment de fabricants étrangers. Leur production dépend de chaînes mondiales complexes, avec des compétences industrielles et des capacités de fabrication concentrées dans un nombre limité d'entreprises et de territoires.

L'accès aux technologies américaines est également soumis à des règles, des autorisations et des considérations de sécurité.

Le gouvernement américain souligne lui-même que le projet UAE–US AI Campus doit intégrer des protocoles stricts pour contrôler l'accès aux technologies avancées.

C'est le paradoxe de cette stratégie.

Plus les États du Golfe veulent devenir des puissances autonomes de calcul, plus ils doivent négocier leur accès à une chaîne technologique qu'ils ne maîtrisent pas entièrement.

La souveraineté n'est donc pas un état binaire.

Elle comporte plusieurs dimensions : propriété de l'infrastructure, contrôle des données, accès aux équipements, maîtrise des logiciels, capacité d'exploitation et autonomie réglementaire.

Posséder le bâtiment n'est que l'une d'entre elles.

Le risque géopolitique change aussi le calcul

La stabilité des infrastructures devient une autre condition essentielle.

Un data center de grande taille concentre des investissements, des équipements sensibles et des services qui peuvent devenir critiques pour ses utilisateurs.

En septembre 2026, Reuters a rapporté que les Émirats étudiaient une réorganisation de leur projet de campus IA afin d'améliorer sa résistance aux menaces sécuritaires régionales.

Selon cette enquête, certaines options examinées incluaient une répartition des installations sur plusieurs sites et un renforcement de leur protection.

Il ne s'agit pas d'un nouveau plan définitivement adopté et publié.

Mais cette information met en évidence une vulnérabilité stratégique : le calcul mondial ne dépend pas seulement des performances des GPU. Il dépend aussi de la sécurité physique et de la continuité d'exploitation des infrastructures qui les accueillent.

Le coût de cette résilience peut modifier les choix de localisation, les délais et l'économie des projets.

La géopolitique, autrefois essentiellement associée aux routes du pétrole et du gaz, pourrait ainsi devenir une variable importante du marché mondial de la puissance de calcul.

Des investissements géants, mais quel modèle économique ?

Un dernier défi reste à résoudre : la rentabilité.

Construire des infrastructures ne suffit pas. Encore faut-il qu'elles accueillent des clients prêts à payer pour les utiliser.

Les entreprises concernées devront trouver un équilibre entre plusieurs variables : coût des machines, consommation d'électricité, amortissement des équipements, prix des services et utilisation effective des capacités.

C'est particulièrement important dans l'IA, où les progrès techniques peuvent rapidement modifier la valeur d'une génération de matériel.

Un investissement pertinent au moment de la construction peut se révéler moins compétitif quelques années plus tard si des équipements plus efficaces arrivent sur le marché.

Les projets du Golfe devront donc démontrer leur capacité à attirer une demande durable.

Cette demande pourrait venir des entreprises locales, des administrations, de clients régionaux ou de groupes internationaux.

Mais il faudra également convaincre ces utilisateurs sur la fiabilité, la sécurité des données, les performances et les conditions contractuelles.

Les annonces de plusieurs gigawatts et de dizaines de milliards de dollars sont des signaux de volonté industrielle.

Elles ne constituent pas encore une preuve de rentabilité.

Le Golfe peut-il devenir une puissance mondiale de l'IA ?

Les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite et le Qatar ne partent pas de zéro.

Ils disposent de capitaux, d'une expérience des grands projets industriels, de ressources énergétiques et d'une capacité à nouer des partenariats internationaux.

Certains investissements sont désormais visibles sur le terrain.

D'autres ont franchi le stade de la construction, et une partie des infrastructures saoudiennes fournit déjà des services de calcul.

Mais les projets les plus spectaculaires restent, pour une large part, des ambitions à concrétiser.

Leur réussite dépendra de trois transitions.

La première consiste à transformer des gigawatts annoncés en capacités réellement opérationnelles.

La deuxième est commerciale : convertir ces capacités en services utilisés et rentables.

La troisième est stratégique : développer une maîtrise durable des infrastructures sans rester entièrement dépendant des technologies étrangères.

Le Golfe ne remplacera pas nécessairement le pétrole par l'IA.

Il pourrait en revanche utiliser une partie de la richesse et des compétences accumulées grâce aux hydrocarbures pour devenir un acteur important d'une nouvelle industrie.

Hier, sa puissance reposait sur la capacité à fournir de l'énergie au monde. Demain, une partie de cette puissance pourrait se mesurer à sa capacité à fournir du calcul.

Mais entre les gigawatts promis et la véritable souveraineté technologique, il reste une immense infrastructure à construire.

Sources