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62 % en 2016, 73 % en 2024 : l’administration française est devenue numérique… pas forcément plus simple

En 2016, 62 % des Français avaient effectué une démarche administrative ou fiscale sur internet au cours des douze derniers mois. En 2024, ils étaient 73 %. Le basculement avait donc commencé avant 2017, mais l’État l’a ensuite poursuivi à grande échelle : démarches en ligne, FranceConnect, plateformes nationales et accompagnement France services. Dix ans plus tard, le numérique est devenu la voie normale pour une grande partie des usagers — sans avoir supprimé la complexité administrative ni le besoin d’un contact humain.

Par Florent Despréaux

Illustration éditoriale STORIMITIK montrant une usagère utilisant des démarches administratives numériques, avec un espace d’accompagnement humain en arrière-plan.
ILLUSTRATION GÉNÉRÉE STORIMITIK — V1 : représentation éditoriale de la généralisation des démarches administratives en ligne et du maintien d’un accompagnement humain. Les personnes, écrans et décors sont fictifs ; les chiffres 62 % en 2016 et 73 % en 2024 proviennent des Baromètres du numérique.

Le virage numérique n’a pas commencé en 2017

Attribuer à un seul président le basculement numérique de l’administration française serait historiquement inexact. Le Baromètre du numérique montre qu’en 2016, 62 % de la population avait déjà accompli une démarche administrative ou fiscale sur internet au cours des douze derniers mois. FranceConnect a lui aussi été lancé en 2016. Le mouvement était donc engagé avant l’élection présidentielle de 2017.

La période suivante a toutefois poursuivi cette transformation à grande échelle. Le programme Action publique 2022 affichait notamment l’objectif de rendre accessibles en ligne l’ensemble des démarches administratives à l’horizon 2022, tandis que de nouveaux services numériques et outils de dématérialisation étaient déployés dans les administrations.

En dix ans, la démarche en ligne est devenue un usage ordinaire

En 2024, 73 % des Français déclaraient avoir effectué une démarche administrative sur internet au cours des douze derniers mois. L’édition 2026 du Baromètre du numérique, fondée sur un terrain 2025, mesure 70 %. Une variation annuelle ne change pas le constat de fond : la pratique est désormais installée dans la vie courante, même si elle reste très inégalement répartie selon l’âge, le diplôme et la maîtrise du numérique.

La crise sanitaire a renforcé cette normalisation. Le Baromètre du numérique relève que la fermeture temporaire des accueils physiques et la migration de certains services vers des plateformes en ligne ont accompagné la hausse des usages administratifs numériques, qui atteignaient 71 % en 2020 et encore 71 % en 2022, contre 66 % en 2019.

FranceConnect a supprimé une partie de la friction… pas l’administration elle-même

FranceConnect illustre le mieux ce changement d’usage. Dix ans après son lancement, la DINUM indique que 45 millions d’usagers l’utilisent pour accéder à plus de 1 500 services publics en ligne. En 2025, le service a enregistré près de 500 millions de connexions. Le principe est simple : l’usager choisit un compte qu’il possède déjà, s’authentifie auprès de ce fournisseur d’identité, puis accède au service demandé sans recréer systématiquement un nouveau couple identifiant-mot de passe.

Infographie éditoriale STORIMITIK expliquant le fonctionnement de FranceConnect, l’usage d’un compte existant et l’accès à plus de 1 500 services.
ILLUSTRATION GÉNÉRÉE STORIMITIK — V2 : fonctionnement simplifié de FranceConnect. Les écrans et le décor sont illustratifs. FranceConnect indique permettre l’accès à plus de 1 500 services avec un compte existant ; il ne connaît pas le mot de passe de l’usager et ne conserve pas ses données personnelles d’identité.

Ce type de mécanisme simplifie la connexion, mais il ne simplifie pas automatiquement le contenu de la démarche. Un formulaire peut être accessible en ligne et rester difficile à comprendre ; une pièce justificative peut être téléversable et rester difficile à obtenir ; une procédure peut être rapide techniquement tout en demeurant complexe juridiquement ou administrativement.

Le paradoxe : plus de numérique, mais toujours beaucoup de difficultés

L’enquête Accès aux droits du Défenseur des droits, menée en 2024 et publiée en 2025, mesure ce décalage. 61 % des personnes interrogées déclarent rencontrer parfois ou souvent des difficultés pour réaliser leurs démarches administratives, contre 39 % en 2016. Moins d’une personne sur deux parvient à effectuer ses démarches en ligne sans aide ; 36 % disent avoir besoin d’une aide ponctuelle, 8 % ne pas y arriver seules et 7 % éviter les démarches en ligne.

Le problème n’est donc pas seulement l’illectronisme. Le Baromètre du numérique 2026 souligne que la peur de se tromper et l’incompréhension de ce qui est demandé figurent parmi les freins à l’e-administration. Autrement dit, une personne peut savoir utiliser un smartphone ou un navigateur et rester en difficulté face au vocabulaire, aux règles ou aux justificatifs d’une procédure.

L’ANEF montre ce qui se passe quand le numérique devient le seul passage possible

L’Administration numérique pour les étrangers en France constitue un cas particulièrement documenté. Déployée depuis 2020 pour simplifier les démarches liées au séjour, la plateforme a fait l’objet d’un rapport spécifique du Défenseur des droits en 2024. L’institution y décrit de nombreux dysfonctionnements et des situations de rupture de droits lorsque la procédure numérique devient difficile ou impossible à accomplir et qu’aucune solution de substitution suffisante n’est disponible.

Ce cas ne signifie pas que toute dématérialisation dégrade le service public. Il montre en revanche qu’un service numérique ne peut pas être évalué seulement par son existence : disponibilité d’une alternative, qualité de l’assistance, clarté des demandes, délais de traitement et possibilité de joindre une personne restent déterminants.

France services : le retour du guichet, mais autour du numérique

C’est précisément le rôle pris par France services. Lancé en 2019, le programme vise à offrir un lieu unique où des conseillers accompagnent les usagers dans leurs démarches du quotidien. Les données territoriales de l’ANCT recensent 3 067 espaces France services au 31 août 2026.

Cette présence physique n’est pas l’inverse de la numérisation ; elle en devient l’un des compléments. L’enquête du Défenseur des droits montre qu’en cas de problème, les contacts humains restent particulièrement recherchés et souvent plus efficaces pour résoudre une difficulté. Le Baromètre du numérique 2026 arrive au même constat : lorsqu’une démarche en ligne bloque, les Français plébiscitent l’accompagnement humain.

Infographie STORIMITIK opposant une démarche administrative numérique complexe à un accompagnement humain en espace France services, avec les principaux chiffres sur les difficultés des usagers.
ILLUSTRATION GÉNÉRÉE STORIMITIK — V3 : scène reconstituée à des fins éditoriales. Chiffres : 61 % déclarent rencontrer des difficultés dans leurs démarches administratives ; moins d’une personne sur deux réalise ses démarches en ligne sans aide ; 36 % ont besoin d’une aide ponctuelle (Défenseur des droits, enquête 2024 publiée en 2025). 3 067 espaces France services au 31 août 2026 (ANCT).

Les plateformes sont devenues des morceaux de politique publique

Le phénomène dépasse les démarches administratives classiques. Parcoursup concerne chaque année environ 900 000 candidats à une première année d’enseignement supérieur. Mon Compte Formation, les services fiscaux, les titres, la santé ou la rénovation énergétique passent eux aussi par des plateformes nationales. L’interface n’est plus seulement un site web : elle devient parfois le point d’entrée concret d’une politique publique.

La prochaine étape n’est peut-être pas plus de formulaires, mais moins d’informations à ressaisir

La doctrine « Dites-le-nous une fois » pousse déjà dans cette direction : lorsqu’une administration détient une information nécessaire à une autre démarche et que le cadre juridique le permet, des API peuvent éviter de demander une nouvelle fois la même donnée ou la même pièce justificative. L’Observatoire des démarches essentielles mesure d’ailleurs le niveau de préremplissage et de partage de données comme un indicateur de simplification.

France Identité ajoute une autre brique. Son identité numérique certifiée permet d’accéder via FranceConnect+ à certaines démarches sensibles, notamment Mon Compte Formation, MaPrimeRénov’ ou l’INPI, et de réaliser certains usages auparavant liés à une vérification physique de l’identité.

Et maintenant, l’IA entre dans l’administration

En 2026, la DINUM structure aussi un socle interministériel d’intelligence artificielle destiné aux administrations et aux agents publics. Albert API, des assistants internes et plusieurs cas d’usage doivent permettre de résumer, rechercher, analyser des documents ou accélérer certaines réponses. Pour les citoyens, ces outils sont le plus souvent indirects : ils agissent derrière le service plutôt qu’à la place de l’usager.

La question devient donc moins « combien de démarches sont numérisées ? » que « combien sont réellement plus simples ? ». La première décennie de l’administration numérique française a largement gagné la bataille de l’accès en ligne. La suivante se jouera sur le préremplissage, l’identité, la circulation maîtrisée des données, l’accessibilité, l’accompagnement humain et la capacité à supprimer des étapes plutôt qu’à simplement les déplacer derrière un écran.

Sources