Storie DécryptageTech et IA
14 700 nouvelles applis à abonnement par mois. Pourquoi 69 % des revenus vont encore à celles d’avant 2020 ?
L'intelligence artificielle a rendu la création de logiciels beaucoup plus accessible. Mais cette démocratisation produit un phénomène inattendu : les magasins d'applications se remplissent à une vitesse spectaculaire, tandis que l'essentiel des revenus continue de profiter aux acteurs installés depuis des années. Le rapport RevenueCat 2026 révèle une nouvelle réalité du numérique : créer une application n'a jamais été aussi simple. Lui trouver une place, des utilisateurs et un modèle économique durable devient une autre bataille.
Par Florent Despréaux

14 700 lancements en un mois : le choc de l'offre
Imaginez un magasin qui reçoit plusieurs centaines de nouveaux produits chaque jour.
Les rayons s'allongent, les nouveautés se multiplient, mais les clients ne disposent pas de davantage de temps pour choisir.
C'est, à une autre échelle, ce qui se passe dans l'économie des applications.
Selon le rapport State of Subscription Apps 2026 de RevenueCat, qui s'appuie sur les données d'Appfigures pour mesurer les lancements, environ 2 000 nouvelles applications à abonnement étaient lancées en janvier 2022.
En janvier 2026, ce nombre dépassait 14 700.
En quatre ans, le rythme mensuel de lancement a donc été multiplié par plus de sept.
Cette accélération concerne particulièrement l'écosystème Apple. D'après le rapport, iOS représente désormais environ 77 % des nouveaux lancements d'applications à abonnement, contre environ 67 % en 2023.
Android progresse également, mais moins rapidement.
Le phénomène n'est donc pas une simple impression produite par la multiplication des outils d'IA : la quantité de nouvelles offres entrant sur les stores a effectivement changé d'échelle.
Une précision s'impose cependant : ces chiffres concernent les applications proposant des abonnements, pas l'ensemble des applications mobiles publiées, et janvier 2026 constitue un point de mesure précis, non une moyenne annuelle.
L'intelligence artificielle a-t-elle ouvert les vannes ?
Pendant longtemps, lancer une application impliquait de surmonter plusieurs obstacles techniques.
Il fallait programmer, construire une interface, gérer les données, effectuer des tests puis préparer la distribution.
Les outils d'IA générative et les plateformes de développement assisté permettent aujourd'hui de raccourcir une partie de ce parcours.
Une description en langage naturel peut devenir un prototype. Certaines plateformes vont plus loin en assemblant interfaces, logique applicative et services d'hébergement.
RevenueCat souligne que l'accélération des lancements sur iOS devient particulièrement marquée à partir du début de 2025, période qui coïncide avec l'essor des outils de développement assistés par IA.
Mais une concomitance n'est pas une démonstration de causalité.
Les données documentent la hausse des lancements. Elles ne permettent pas d'attribuer individuellement chaque nouvelle application à l'IA, ni de calculer exactement la part de cette hausse dont elle est responsable.
Le changement économique reste néanmoins considérable : lorsqu'un nombre croissant de personnes peut fabriquer un logiciel, la rareté se déplace.
Elle ne porte plus uniquement sur la capacité à construire.
Elle porte aussi sur la capacité à intéresser quelqu'un.
La grande surprise : les anciennes applications continuent de gagner
C'est probablement le chiffre le plus révélateur du rapport.
RevenueCat examine les revenus des applications à abonnement selon leur année de lancement.
En janvier 2026, les applications commercialisées avant 2020 représentent encore 69 % des revenus d'abonnement mesurés.
À l'inverse, celles lancées depuis 2025 n'en représentent que 3 %.
Les autres cohortes comptent pour les 28 % restants.

Le contraste est saisissant.
Les nouveautés arrivent sept fois plus vite qu'il y a quatre ans, mais les applications les plus anciennes conservent l'essentiel du marché mesuré.
Cela ne signifie pas que 97 % des nouvelles applications échouent.
Les 3 % représentent une part du chiffre d'affaires, pas une proportion d'applications rentables ou visibles. Les cohortes comparées n'ont pas non plus bénéficié du même nombre d'années pour construire leur clientèle.
Une application lancée quelques mois auparavant n'a pas eu autant de temps pour accumuler des abonnés qu'un service présent depuis dix ans.
Néanmoins, les données montrent une asymétrie économique : la multiplication de l'offre ne redistribue pas automatiquement les revenus.
Être présent sur un store ne signifie pas être découvert
Une nouvelle application ne concurrence pas seulement les produits lancés le même jour.
Elle affronte également des logiciels installés depuis plusieurs années, parfois déjà connus de millions d'utilisateurs.
Lorsqu'un internaute recherche un outil de productivité, une application de sport ou un assistant personnel, il rencontre une liste de résultats.
Et cette liste n'est pas neutre.
Apple explique que la recherche dans l'App Store prend notamment en compte la pertinence des métadonnées, les téléchargements et les évaluations des utilisateurs.
Le nom, les mots-clés, les captures d'écran, les catégories et la présentation du produit jouent également un rôle dans la découverte et la conversion.

Pour un nouvel entrant, le problème se transforme.
Il ne suffit pas de développer une bonne application.
Il faut que les utilisateurs aient une raison de la chercher, qu'ils la trouvent, qu'ils comprennent son intérêt et qu'ils décident de l'essayer.
Une application peut techniquement fonctionner et ne jamais parvenir à construire une audience significative.
Les chiffres de RevenueCat ne mesurent pas directement combien de nouveautés restent invisibles.
Ils montrent en revanche que la croissance spectaculaire de l'offre ne s'accompagne pas d'un déplacement équivalent des revenus vers les nouveaux entrants.
Pourquoi l'ancienneté constitue un avantage économique
Une application présente depuis plusieurs années peut avoir accumulé des atouts difficiles à reproduire.
Une base d'abonnés représente des revenus récurrents.
Des habitudes d'utilisation peuvent réduire l'envie de changer.
Des avis, une réputation, une marque identifiable et parfois des intégrations dans d'autres outils facilitent la fidélisation.
Les revenus peuvent ensuite financer le développement, le support, le marketing et l'acquisition de nouveaux clients.
Ce mécanisme ne protège pas toutes les anciennes applications, mais il contribue à expliquer pourquoi certaines positions commerciales deviennent difficiles à contester.
Pour une nouvelle application, produire davantage de fonctionnalités ne suffit pas forcément à compenser cette avance.
Elle doit proposer une différence suffisamment importante pour convaincre quelqu'un d'abandonner son outil actuel, ou de payer pour un service supplémentaire.
C'est un changement de perspective : la concurrence ne se résume pas à la qualité du code.
Elle dépend également du temps, de la confiance et de la relation établie avec les utilisateurs.
La croissance se concentre aussi entre gagnants et perdants
RevenueCat observe une polarisation importante des performances.
Dans son étude 2026, la croissance médiane du revenu mensuel récurrent sur un an se situe autour de 5,3 %.
Mais les applications du décile supérieur dépassent 306 % de croissance, tandis que le quart inférieur enregistre une contraction de plus de 33 %.
Ces statistiques ne décrivent pas les revenus de l'ensemble des applications mobiles du monde. Elles proviennent du périmètre étudié par RevenueCat, qui rassemble plus de 115 000 applications dans son rapport 2026.
Elles révèlent néanmoins une caractéristique importante du marché : la moyenne cache des trajectoires extrêmement différentes.
Quelques services peuvent connaître une croissance très rapide, pendant que d'autres progressent lentement ou perdent des abonnés.
Le succès d'une poignée d'applications développées avec l'IA ne démontre donc pas que toutes les nouvelles applications disposent des mêmes perspectives économiques.
La possibilité de construire un produit ne constitue pas une garantie de demande.
Le créateur d'application face au vrai test
Imaginons une créatrice qui développe une application destinée à simplifier l'organisation quotidienne.
Grâce aux nouveaux outils, elle peut réaliser rapidement une première version.
Son logiciel est publié. Les principales fonctionnalités marchent. La page du store est prête.
Mais ensuite ?
Combien de personnes vont découvrir son application ?
Combien vont l'installer ?
Combien vont revenir après une semaine ?
Et combien accepteront de payer un abonnement ?

Cette seconde étape devient déterminante.
Un téléchargement n'est pas un utilisateur fidèle. Un utilisateur n'est pas nécessairement un abonné. Et un abonnement initial ne garantit pas une relation durable.
RevenueCat observe par ailleurs que les applications intégrant de l'IA génèrent davantage de revenus par client payant, mais présentent aussi une attrition plus élevée que les applications non classées comme telles.
Le constat renforce une idée : attirer la curiosité ne suffit pas. Il faut transformer un premier essai en usage régulier.
Les nouvelles applications sont donc confrontées à deux défis complémentaires : trouver leur public et lui donner une raison de rester.
Le prochain avantage concurrentiel ne sera peut-être plus technique
Si tout le monde peut accéder à des outils capables de générer du code, la fabrication d'un prototype devient moins distinctive.
La valeur peut alors se déplacer vers d'autres compétences.
Identifier un problème réellement important.
Comprendre les habitudes d'un public précis.
Concevoir une expérience plus simple que celle des concurrents.
Créer une relation de confiance et construire une distribution adaptée.
Ce raisonnement ne signifie pas que l'ingénierie devient secondaire. Sécurité, performances, fiabilité, protection des données et maintenance demeurent essentielles.
Mais elles ne suffisent pas à garantir une place sur le marché.
Une nouvelle application peut être excellente sur le plan technique et commercialement inutile si elle ne résout aucun problème suffisamment important.
À l'inverse, un outil ciblé, conçu pour un groupe d'utilisateurs bien identifié, peut trouver une place même dans un marché très concurrentiel.
Le logiciel devient abondant. L'attention reste rare.
Le paradoxe des applications à abonnement résume l'une des transformations les plus profondes provoquées par l'IA.
La capacité de production augmente rapidement.
Le nombre de nouvelles offres explose.
Mais le temps des utilisateurs, leur budget et leur volonté de changer leurs habitudes ne progressent pas à la même vitesse.
Les chiffres de RevenueCat donnent une mesure concrète de cette tension : plus de 14 700 lancements sur un seul mois, face à un marché dont 69 % des revenus mesurés bénéficient toujours aux applications lancées avant 2020.
Il serait prématuré d'en conclure que les nouveaux créateurs n'ont plus de chances.
De nouvelles catégories peuvent émerger. Des usages encore mal servis peuvent devenir des marchés importants. L'IA elle-même peut créer des produits impossibles auparavant.
Mais une chose change déjà.
Hier, le principal obstacle était de réussir à fabriquer une application. Demain, il sera peut-être de donner à quelqu'un une raison de la découvrir, de l'utiliser et de ne plus vouloir s'en passer.
Immersion en vidéo
Hébergée sur YouTube
RevenueCat — LIVE: The State of Subscription Apps 2026 — for indie developers. Vidéo officielle du 26 mars 2026, en anglais.
Sources
- State of Subscription Apps 2026 — rapport et méthodologieRevenueCat · RevenueCat / Appfigures
- The State of Subscription Apps in 10 minutes: lessons, trends, and benchmarks for 2026RevenueCat · Lorelei Whitman — RevenueCat · 19 mars 2026
- App Store search — découvrabilité et facteurs de classementApple Developer · Apple
- Creating Your Product PageApple Developer · Apple
- LIVE: The State of Subscription Apps 2026 — for indie developersRevenueCat — vidéo officielle YouTube · RevenueCat · 26 mars 2026


