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La science-fiction avait imaginé nos technologies avant nous. Et si elle avait aussi contribué à les créer ?
Tablettes, téléphones portables, robots : certaines technologies ressemblent étrangement à des objets imaginés des décennies plus tôt. Mais entre vraie anticipation, influence revendiquée et coïncidence reconstruite après coup, la frontière est plus subtile qu’un simple « ils avaient tout prédit ».
Par Florent Despréaux
Date d’observation :

La science-fiction aime donner l’impression qu’elle avait tout vu venir : voyage spatial, visiophonie, intelligence artificielle, robots, écrans plats ou mondes virtuels. Mais regarder une vieille œuvre avec les yeux de 2026 crée facilement de fausses prophéties. Une ressemblance visuelle n’est pas une prédiction, et une idée littéraire n’est pas un plan d’ingénierie.
Le phénomène le plus intéressant est ailleurs. Certaines œuvres ont anticipé des usages avec une précision étonnante ; d’autres ont fourni des mots, des images et des objectifs qui ont ensuite circulé chez les scientifiques, designers et entrepreneurs. La science-fiction ne se contente donc pas toujours d’imaginer le futur : elle peut aussi participer à la culture qui le rend pensable.
Arthur C. Clarke imagine en 1968 quelque chose qui ressemble étrangement à une tablette
Dans 2001: A Space Odyssey, Arthur C. Clarke décrit le « newspad », un écran électronique personnel permettant de consulter des journaux à distance. L’objet appartient à la fiction de 1968 et ne constitue évidemment pas l’invention technique de l’iPad. Mais l’usage imaginé — un écran plat individuel donnant accès à de l’information actualisée — paraît aujourd’hui remarquablement familier.
Clarke est un cas particulier parce qu’il naviguait lui-même entre science, prospective et fiction. Dès 1945, il avait publié un article technique exposant l’intérêt de satellites en orbite géostationnaire pour les télécommunications. Ici, la frontière entre imagination et ingénierie était déjà poreuse.
Star Trek n’a pas inventé le téléphone portable, mais son imaginaire a compté
Le communicateur de Star Trek, apparu dans la série originale à partir de 1966, est souvent présenté comme l’ancêtre imaginaire du téléphone mobile. Il faut éviter la causalité simpliste : les recherches sur la téléphonie mobile existaient indépendamment de la série.
En revanche, Martin Cooper, qui dirigea chez Motorola l’équipe à l’origine du premier appel public depuis un téléphone portable tenu en main en 1973, a expliqué que Star Trek faisait partie d’un imaginaire technologique plus large auquel les ingénieurs étaient exposés. Il a toutefois aussi rejeté l’idée selon laquelle le communicateur serait à lui seul la source de son invention. C’est précisément la nuance importante : inspiration culturelle possible ne signifie pas invention causée par une série.

Le mot « robot » lui-même vient d’une œuvre de fiction
L’influence peut parfois être beaucoup plus directe. Le terme « robot » s’est diffusé à partir de la pièce R.U.R. de Karel Čapek, publiée en 1920 et créée en 1921. Le mot, proposé à Čapek par son frère Josef selon le récit de l’auteur, dérive du tchèque « robota », associé au travail forcé ou à la corvée.
La robotique moderne n’a évidemment pas été créée par la pièce. Mais notre vocabulaire pour parler de machines autonomes porte encore la trace d’une œuvre de fiction vieille de plus d’un siècle. Avant même que la technologie existe sous sa forme contemporaine, la culture avait déjà construit une catégorie mentale pour la penser.
La NASA elle-même utilise la science-fiction comme outil d’exploration
Le lien entre fiction et innovation n’est pas seulement rétrospectif. La NASA a déjà réuni des auteurs de science-fiction et des chercheurs dans des ateliers destinés à explorer des technologies et des scénarios futurs. D’autres organisations utilisent le « science fiction prototyping » ou le design fiction pour tester les conséquences possibles d’une technologie avant qu’elle soit largement déployée.
La fiction possède ici un avantage particulier : elle oblige à placer une invention dans une vie réelle. Qui l’utilise ? Pourquoi ? Que change-t-elle dans le travail, les relations sociales, les villes ou le pouvoir ? Une fiche technique décrit ce qu’un objet peut faire ; une histoire peut montrer ce que les humains pourraient en faire.

Mais les fausses prédictions sont partout
Plus une technologie actuelle ressemble à un objet ancien de science-fiction, plus la tentation est grande de réécrire l’histoire. Jules Verne est ainsi régulièrement crédité d’inventions qu’il n’a pas réellement prédites avec la précision qu’on lui attribue. De même, un écran dans un vieux film ne devient pas automatiquement la prédiction d’un smartphone, d’une tablette ou d’Internet.
La méthode la plus rigoureuse consiste à distinguer trois situations : une anticipation documentée d’un usage ; une influence explicitement reconnue par des acteurs de l’innovation ; et une simple ressemblance reconstruite après coup. Les trois sont intéressantes, mais elles ne racontent pas la même histoire.
Le futur commence souvent comme une permission d’imaginer
Une technologie ne naît jamais d’un roman seul. Elle exige des découvertes scientifiques, des ingénieurs, du capital, des infrastructures, des matériaux et un marché. Mais avant de construire quelque chose, il faut souvent pouvoir se représenter ce que cet objet ferait dans le monde.
C’est peut-être là que la science-fiction exerce son influence la plus durable. Elle crée des futurs désirables, inquiétants ou simplement concevables. Elle donne des formes à des technologies qui n’existent pas encore et permet à des générations d’ingénieurs, de chercheurs et d’entrepreneurs de discuter d’un même imaginaire.
La bonne question n’est donc pas : « La science-fiction avait-elle prédit notre monde ? » Elle est plus troublante : combien de technologies avons-nous fini par construire parce que, longtemps auparavant, quelqu’un nous avait donné envie — ou peur — de les imaginer ?
Sources
- Extra-Terrestrial RelaysArthur C. Clarke · Arthur C. Clarke
- Karel Čapek — R.U.R. and the origin of robotEncyclopaedia Britannica · Encyclopaedia Britannica
- Science fiction and future technology resourcesNASA · NASA
- The 50th Anniversary of the First Cell Phone CallSmithsonian Magazine · Smithsonian Institution · 3 avril 2023