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EA à 55 milliards, Newcastle à 85 %, Lucid à 60 % : jusqu’où s’étend le PIF saoudien ?
Plus de 900 milliards de dollars d’actifs, un objectif officiel de 2,67 trillions en 2030 et des positions majeures dans le gaming, le football et l’automobile électrique : le fonds souverain saoudien PIF est devenu l’un des investisseurs les plus visibles au monde. Derrière EA, Newcastle et Lucid se dessine une stratégie plus large de diversification économique — sans pour autant signifier la fin du pétrole.
Par Florent Despréaux
Date d’observation :

Un fonds souverain devenu une puissance d’investissement mondiale
Le Public Investment Fund, ou PIF, n’est plus seulement une immense réserve de capitaux issue d’une économie pétrolière. Il est devenu l’un des principaux instruments de la transformation économique voulue par l’Arabie saoudite.
Le fonds indique aujourd’hui disposer de plus de 900 milliards de dollars d’actifs sous gestion. En 2015, il en gérait environ 150 milliards. En 2021, environ 530 milliards. À la fin de 2024, le total atteignait 913 milliards de dollars.
Et la cible officielle pour 2030 est désormais beaucoup plus élevée qu’auparavant : 2,67 trillions de dollars d’actifs sous gestion selon les documents de Vision 2030.
L’objectif initial a donc été relevé à mesure que le fonds prenait de l’ampleur. Cela ne signifie pas que le PIF vaut déjà 2 670 milliards de dollars : ce chiffre est une cible à atteindre en 2030.

La stratégie n’est pas de « sortir du pétrole » du jour au lendemain
La formule est séduisante mais trop simplificatrice.
L’Arabie saoudite reste un grand producteur et exportateur de pétrole. La stratégie Vision 2030 vise plutôt à élargir les sources de croissance, à développer de nouvelles industries, à renforcer le secteur privé et à augmenter le poids de l’économie non pétrolière.
Le PIF se présente lui-même comme un moteur de cette transformation. Dans son rapport 2025, il indique avoir contribué à plus de 342 milliards de dollars de PIB réel non pétrolier entre 2021 et 2025 et avoir investi plus de 199 milliards de dollars dans des projets domestiques depuis 2021.
Sa nouvelle stratégie 2026–2030 marque d’ailleurs un changement de vocabulaire : après une phase de croissance rapide, le fonds dit entrer dans une phase de « réalisation de valeur », avec davantage d’attention portée à la rentabilité, à l’efficacité du capital et au développement d’écosystèmes économiques durables.
Mais cette transformation passe aussi par des actifs extrêmement visibles à l’étranger.
Jeux vidéo. Football. Automobile. Divertissement. Technologie.
Le portefeuille international du PIF donne parfois l’impression d’un inventaire des grandes passions contemporaines. Ce n’est pas un hasard : les secteurs retenus combinent rendement potentiel, croissance structurelle et visibilité mondiale.
Electronic Arts : un investissement culturel autant qu’économique
En août 2026, Electronic Arts a annoncé la finalisation de son acquisition par un consortium réunissant PIF, Silver Lake et Affinity Partners.
L’opération avait été annoncée sur la base d’une valeur d’entreprise d’environ 55 milliards de dollars. PIF détenait déjà 9,9 % d’EA avant le rachat et a apporté cette participation à la transaction.
Le point important est la structure de l’opération : EA n’a pas été racheté par le seul fonds saoudien. Le consortium regroupe trois investisseurs, et la répartition finale détaillée du capital entre eux n’est pas présentée publiquement de manière suffisamment précise pour attribuer les 55 milliards au seul PIF.
Mais la présence du fonds au cœur de cette transaction est stratégiquement significative. Electronic Arts contrôle certaines des franchises les plus connues du jeu vidéo et du sport numérique, d’EA Sports FC à Madden NFL, Apex Legends ou Battlefield.

Pourquoi le gaming compte autant
Le jeu vidéo réunit plusieurs caractéristiques particulièrement intéressantes pour une stratégie d’investissement de long terme : une audience mondiale, des communautés très engagées, des propriétés intellectuelles puissantes et un lien croissant avec le sport, les médias et les événements physiques.
La stratégie 2026–2030 du PIF identifie explicitement le sport et le divertissement parmi les grandes tendances internationales sur lesquelles le fonds continuera de déployer du capital.
C’est aussi un secteur où l’Arabie saoudite cherche à bâtir un écosystème domestique, notamment autour de l’e-sport, de l’événementiel et du développement de contenus.
Newcastle United : 85 % d’un club devenu vitrine mondiale
Le cas Newcastle est encore plus visible.
En 2021, un consortium mené par le PIF a repris Newcastle United. Après le départ de PCP Capital Partners en 2024, le club a officiellement annoncé une nouvelle structure dans laquelle le PIF contrôle environ 85 % du capital et RB Sports & Media les 15 % restants.
Le club n’est pas seulement un actif financier. Il est l’un des objets médiatiques les plus exposés du portefeuille : chaque match, transfert, résultat sportif ou projet de stade place le nom de son propriétaire dans le débat public britannique et international.
En mai 2026, Reuters rapportait que le PIF étudiait l’entrée possible de nouveaux investisseurs minoritaires afin d’aider à financer les projets d’infrastructure du club, sans qu’une transaction ait alors été décidée.

Le sport produit quelque chose qu’une participation financière classique ne produit pas
Une participation dans une entreprise industrielle peut être économiquement importante tout en restant invisible pour le grand public.
Un club de Premier League fonctionne autrement.
Il possède un territoire, une identité, des supporters, une histoire, une audience internationale et une exposition médiatique hebdomadaire. La valeur d’un investissement sportif ne se limite donc pas à son bilan comptable.
Cette visibilité nourrit aussi un débat sur l’influence internationale de l’Arabie saoudite. Les critiques parlent parfois de stratégie de soft power ou de sportswashing ; de son côté, le PIF présente ses investissements sportifs comme des actifs destinés à produire des rendements et à soutenir les secteurs du sport et du divertissement.
Ces deux dimensions — investissement économique et visibilité internationale — peuvent coexister. Mesurer précisément la part de chacune dans la motivation d’un investissement reste toutefois beaucoup plus difficile que constater leur effet médiatique.
Lucid Motors : l’autre pari est industriel
Avec Lucid, la logique est différente.
Il ne s’agit plus d’acheter une audience ou un actif sportif, mais de prendre une position majeure dans une industrie considérée comme stratégique : la mobilité électrique.
Dans son proxy 2026 déposé auprès de la SEC, Lucid indique que le PIF détient directement ou via son affilié Ayar environ 60 % du capital ordinaire et 60 % du pouvoir de vote de l’entreprise.
En avril 2026, Ayar a encore investi 550 millions de dollars supplémentaires dans Lucid via des actions préférentielles convertibles.
La relation dépasse par ailleurs la simple détention financière : Lucid possède une implantation industrielle en Arabie saoudite et participe à la stratégie du royaume visant à développer localement des capacités automobiles et technologiques.

Trois investissements, trois logiques différentes
EA, Newcastle et Lucid sont souvent placés dans une même liste parce qu’ils sont spectaculaires.
Mais ils ne jouent pas exactement le même rôle.
EA donne accès à des franchises mondiales, à des audiences numériques et à une industrie culturelle en croissance.
Newcastle est un actif sportif doté d’une visibilité internationale permanente et d’un fort ancrage émotionnel.
Lucid représente davantage un pari industriel : véhicules électriques, savoir-faire technologique, chaîne de production et développement d’une nouvelle filière.
Réduire tous ces investissements à une simple stratégie de communication ferait donc perdre une partie essentielle de leur logique économique.
Mais les considérer uniquement comme des lignes financières serait tout aussi incomplet.
Le PIF cherche désormais à construire des écosystèmes
La stratégie 2026–2030 structure les investissements du fonds autour de trois grands portefeuilles : Vision, Strategic et Financial.
Le Vision Portfolio doit soutenir six écosystèmes domestiques : tourisme, voyage et divertissement ; développement urbain et qualité de vie ; industrie avancée et innovation ; industrie et logistique ; énergie propre, eau et infrastructures renouvelables ; et NEOM.
Le Strategic Portfolio doit gérer les actifs stratégiques et soutenir leur développement, tandis que le Financial Portfolio vise davantage les rendements financiers et la diversification des placements mondiaux.
Cette architecture montre que le PIF ne veut plus seulement acheter des actifs un par un. Il cherche à créer des connexions entre eux, attirer des partenaires, développer des chaînes de valeur locales et faire émerger de nouvelles industries.
Vision 2030 : diversification, pas disparition du pétrole
C’est aussi la nuance la plus importante pour comprendre l’ensemble.
Le pétrole reste une base financière essentielle de l’économie saoudienne. Vision 2030 ne suppose pas qu’il disparaisse d’ici 2030.
La stratégie consiste plutôt à rendre le royaume moins dépendant de cette seule source de richesse en développant tourisme, industrie, technologie, services, sport, culture et investissements internationaux.

Le PIF est aussi confronté à une contrainte très simple : le capital n’est pas infini
Plus le fonds investit dans des projets domestiques massifs et dans des actifs internationaux, plus il doit arbitrer entre ses priorités.
Sa nouvelle stratégie met justement davantage l’accent sur l’efficacité du capital, la réalisation de valeur, la rentabilité des actifs stratégiques et la participation accrue du secteur privé.
Cette évolution est importante : elle suggère que la prochaine phase ne sera pas nécessairement une accumulation infinie de nouveaux projets, mais une sélection plus forte entre les investissements capables de créer durablement de la valeur.
Alors, l’Arabie saoudite « rachète-t-elle la culture mondiale » ?
La formule fonctionne sur les réseaux sociaux parce qu’elle transforme une stratégie complexe en récit simple.
Elle est pourtant trop large.
Le PIF ne possède évidemment ni le football mondial, ni le jeu vidéo mondial, ni l’automobile mondiale.
Mais il est désormais suffisamment puissant pour prendre des positions majeures dans plusieurs industries qui façonnent la culture, le sport, la technologie et les usages contemporains.
C’est cette combinaison qui mérite l’attention.
Un fonds souverain financé par la richesse accumulée d’un pays pétrolier utilise désormais une partie de ce capital pour investir dans les secteurs qui pourraient structurer l’économie — et l’influence — de l’après-pétrole.
La transformation n’est pas achevée. Elle n’est pas non plus garantie.
Mais lorsqu’un même investisseur peut apparaître derrière un club de Premier League, une entreprise de voitures électriques et l’une des plus grandes opérations de l’histoire du jeu vidéo, il devient difficile de considérer ces investissements comme des événements isolés.
Ils racontent ensemble une stratégie beaucoup plus vaste : convertir une partie de la puissance financière du pétrole en positions durables dans les industries du futur.
Sources
- PIF delivers strong revenue and profit growth in 2025PIF · Public Investment Fund · 17 août 2026
- PIF Board of Directors approves PIF 2026-2030 strategyPIF · Public Investment Fund · 15 avril 2026
- Vision 2030 Executive SummarySaudi Vision 2030 · Saudi Vision 2030 · 1 mai 2025
- EA Announces Completion of Acquisition by PIF, Silver Lake, and Affinity PartnersElectronic Arts · Electronic Arts · 4 août 2026
- EA Announces Agreement to be Acquired by PIF, Silver Lake & Affinity Partners for $55BElectronic Arts · Electronic Arts · 29 septembre 2025
- Newcastle United announces agreement to change its ownership structureNewcastle United · Newcastle United Football Club · 12 juillet 2024
- Saudi PIF in talks with potential investors to fund Newcastle United plans, sources sayReuters · Reuters · 18 mai 2026
- Lucid Group 2026 Proxy StatementSEC / Lucid Group · Lucid Group / U.S. Securities and Exchange Commission · 1 avril 2026
- Lucid Group Form 8-K — Ayar investmentSEC / Lucid Group · Lucid Group / U.S. Securities and Exchange Commission · 28 avril 2026