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Storie DécryptageTech et IA

85 mètres, des GPU en pleine mer : ce data center veut faire tourner l’IA avec les vagues

Et si, au lieu d’acheminer toujours plus d’électricité vers les data centers, on envoyait les GPU là où l’énergie est disponible ? Panthalassa développe Ocean-3, un nœud offshore d’environ 85 mètres qui doit convertir la houle en électricité, refroidir ses serveurs avec l’océan et renvoyer les résultats du calcul IA par satellite. Le projet reste pilote, mais il raconte déjà une nouvelle géographie de l’IA.

Par Florent Despréaux

Illustration STORIMITIK d’un futur nœud offshore Panthalassa Ocean-3, partiellement immergé, intégrant production d’énergie par les vagues et serveurs GPU.
V1 STORIMITIK — Panthalassa veut déplacer une partie du calcul IA en pleine mer, au plus près d’une source d’énergie : les vagues.

Le vrai problème de l’IA n’est plus seulement le GPU. C’est l’électricité.

Les data centers IA se heurtent de plus en plus à une contrainte très physique : il faut énormément d’électricité, des raccordements disponibles, du refroidissement et du foncier. Panthalassa propose une réponse radicale : ne plus amener toujours plus d’énergie jusqu’aux serveurs, mais déplacer les serveurs jusqu’à une source d’énergie encore largement inexploitée — les vagues de l’océan.

Son projet Ocean-3 repose sur des structures flottantes en acier d’environ 85 mètres. L’idée est de les déployer loin des côtes, sans câble électrique vers la terre ni ancrage permanent au fond marin. Elles produiraient leur propre électricité, exécuteraient des charges de calcul IA à bord puis renverraient seulement les résultats par satellite.

À cette échelle, le data center ne ressemble plus à un bâtiment. Il devient presque un navire autonome rempli de GPU.

Illustration STORIMITIK expliquant la chaîne énergétique imaginée par Panthalassa : vagues, turbine, production électrique, calcul IA sur GPU et transmission des résultats par satellite.
V2 STORIMITIK — Le principe de Panthalassa : produire l’électricité en mer, l’utiliser immédiatement pour le calcul IA, puis renvoyer les résultats par satellite plutôt que transporter l’électricité jusqu’à terre.

Une centrale hydroélectrique qui monte et descend avec la houle

Le cœur du système est une forme particulière de conversion de l’énergie des vagues. Lorsque le nœud monte et descend avec la houle, son architecture force de l’eau dans un réservoir sous pression. Cette eau entraîne ensuite une turbine, sur un principe que Panthalassa compare à une petite installation hydroélectrique embarquée.

Selon l’entreprise, un nœud à pleine échelle pourrait produire jusqu’à environ 1 MW. Cette électricité alimente directement les puces IA installées dans une enceinte protégée à bord. L’eau de mer fournit en parallèle une ressource de refroidissement immédiatement disponible.

Le système est aussi conçu comme un véhicule autonome. Il peut être remorqué, mais Panthalassa veut également qu’il puisse se déplacer, maintenir sa zone d’opération et revenir sur commande sans dépendre d’une infrastructure fixe au fond de l’océan.

Pourquoi transporter des données plutôt que de l’électricité ?

C’est probablement l’idée économique la plus originale du projet. L’énergie des vagues est abondante loin des côtes, mais acheminer cette électricité jusqu’au réseau terrestre impose des câbles sous-marins coûteux. Panthalassa veut supprimer ce problème en installant la consommation électrique directement à côté de la production.

Le calcul IA devient alors la charge idéale : l’électricité ne quitte jamais la plateforme. Les GPU transforment localement l’énergie en résultats numériques, et ces résultats — beaucoup plus faciles à transporter qu’un mégawatt d’électricité — repartent vers la terre par satellite à orbite basse.

Ce modèle n’est évidemment pas adapté à toutes les charges de travail. La latence et la bande passante satellite rendent l’approche plus crédible pour de l’inférence longue durée, certains traitements asynchrones ou de l’apprentissage par renforcement que pour des usages nécessitant des échanges massifs et instantanés avec un data center terrestre.

Ocean-3 n’est pas encore un data center commercial

C’est le point à ne pas perdre derrière les images spectaculaires. Panthalassa a déjà testé plusieurs prototypes — Ocean-1, Ocean-2 et Wavehopper — pour valider notamment la production d’énergie et le comportement en mer. Mais ces générations précédentes n’embarquaient pas encore le data center IA complet présenté aujourd’hui.

En mai 2026, l’entreprise a annoncé une levée de 140 millions de dollars destinée notamment à terminer une usine pilote près de Portland et à accélérer Ocean-3. Le plan annoncé prévoit le déploiement d’une série pilote Ocean-3 dans le Pacifique Nord en 2026 pour démontrer l’inférence IA en mer et affiner le processus industriel.

Les premiers déploiements commerciaux sont visés pour 2027. Autrement dit, le concept est plus avancé qu’un simple dessin, mais il reste encore dans une phase où la technologie doit prouver qu’elle peut fonctionner, être entretenue et être produite à grande échelle.

Illustration STORIMITIK comparant les prototypes en mer de Panthalassa à la future série pilote Ocean-3 destinée au calcul IA offshore.
V3 STORIMITIK — Panthalassa a déjà testé ses principes en mer ; Ocean-3 doit franchir l’étape suivante en 2026 : intégrer l’inférence IA avant des déploiements commerciaux visés en 2027.

Le projet résout un problème… en en créant plusieurs autres

Mettre des serveurs au milieu de l’océan évite certaines contraintes terrestres, mais en ajoute de nouvelles. Une flotte doit résister pendant des années aux tempêtes, à la corrosion et aux contraintes mécaniques. Les opérations de maintenance deviennent plus complexes, tout comme le remplacement des composants informatiques.

Il faut aussi démontrer l’économie complète du système : fabrication des grandes structures en acier, logistique maritime, récupération, maintenance, connexion satellite et fin de vie. L’histoire de l’énergie houlomotrice est remplie de technologies prometteuses qui ont buté sur ces coûts avant d’atteindre l’échelle industrielle.

Enfin, installer du calcul loin des côtes ne supprime pas les questions environnementales ou réglementaires. Cela les déplace vers l’exploitation maritime, les juridictions, la sécurité en mer et l’impact d’une flotte potentiellement massive.

Le data center commence à chercher son énergie plutôt que l’inverse

Même si Ocean-3 échoue à devenir une infrastructure majeure, l’idée révèle une transformation plus large. L’IA fait désormais peser une telle pression sur l’électricité que l’emplacement du calcul devient une variable stratégique.

On voit déjà apparaître des projets près de centrales nucléaires, de barrages, de champs gaziers, de sources géothermiques ou, ici, au milieu de l’océan. Le data center n’est plus seulement un bâtiment connecté au réseau : il commence à se déplacer vers les endroits où l’énergie est disponible.

Panthalassa pousse cette logique à son extrême : convertir directement une vague en électricité, l’électricité en calcul, puis le calcul en quelques données renvoyées vers la terre.

Si Ocean-3 fonctionne, l’image la plus importante ne sera peut-être pas celle d’un serveur flottant. Ce sera celle d’une industrie numérique qui commence à choisir sa géographie en fonction de l’énergie.

Sources