Storie DécryptageTech et IA
Nous racontons déjà nos problèmes de couple, nos peurs et nos secrets à l’IA : est-elle en train de devenir notre nouveau confident ?
Disponible à toute heure, sans regard social immédiat et capable de conserver du contexte selon le service, l’IA devient pour certains un espace de confidence. L’usage affectif reste minoritaire dans ChatGPT, mais les compagnons IA montrent qu’une relation beaucoup plus intime est déjà en train d’émerger.
Par Florent Despréaux
Date d’observation :
Lieu : Monde

Il est 22 h 17. Vous n’avez pas envie d’appeler quelqu’un. Vous ne voulez pas être jugé, déranger un ami ou expliquer tout le contexte depuis le début. Alors vous écrivez quelques phrases à une IA. Elle répond immédiatement. Elle peut vous aider à reformuler une dispute, réfléchir à une décision ou simplement mettre des mots sur ce qui vous préoccupe.
L’usage émotionnel reste minoritaire à l’échelle globale des conversations avec ChatGPT. Mais chez certains utilisateurs — et particulièrement dans l’univers des compagnons IA — quelque chose de nouveau apparaît : nous commençons à confier à des machines des choses que nous réservions autrefois à nos proches.
L’usage émotionnel existe — mais il ne faut surtout pas le présenter comme majoritaire
En 2025, OpenAI et le MIT Media Lab ont étudié ce qu’ils appellent l’usage affectif de ChatGPT : les interactions comportant des marqueurs d’empathie, d’affection, de soutien ou d’engagement émotionnel.
L’étude d’OpenAI s’est appuyée sur une analyse automatisée de près de 40 millions d’interactions, complétée par des enquêtes ciblées. Sa conclusion est claire : les marqueurs affectifs ne sont pas présents dans la grande majorité des conversations observées. L’engagement émotionnel reste donc un usage rare de ChatGPT à l’échelle globale.
Même parmi les gros utilisateurs, un niveau élevé d’usage affectif se concentre dans un petit groupe. Ce sous-ensemble était aussi plus susceptible d’adhérer à des affirmations telles que « je considère ChatGPT comme un ami ».

Pourquoi devient-il si facile de parler à une machine ?
Confier quelque chose à une personne implique toujours une dimension sociale : peur de déranger, d’être jugé, de devoir expliquer le contexte ou de provoquer une réaction inattendue.
Une IA conversationnelle réduit une partie de ces frictions. Elle est disponible immédiatement, ne manifeste pas d’impatience, peut recevoir plusieurs reformulations de la même question et n’impose pas le regard d’une autre personne au moment où l’on formule quelque chose de difficile.
L’utilisateur peut parfaitement savoir qu’il parle à un système informatique. La forme de la conversation suffit néanmoins à créer un espace psychologique différent : une sorte de brouillon interactif de sa propre pensée.

Le confident parfait possède une propriété que nos proches n’ont pas : il est toujours disponible
Un proche dort, travaille, voyage ou traverse ses propres difficultés. Une IA peut répondre à trois heures du matin. Cette disponibilité permanente modifie mécaniquement la place qu’elle peut prendre dans les moments où personne d’autre n’est immédiatement accessible.
Dans l’étude contrôlée OpenAI–MIT, les effets psychosociaux varient selon le type de conversation, la modalité, les caractéristiques personnelles et la durée d’utilisation. Une utilisation prolongée peut être associée à des résultats moins favorables dans certaines conditions, sans permettre de réduire le phénomène à une causalité simple.
Les compagnons IA franchissent une étape supplémentaire
Il faut distinguer un assistant généraliste d’un compagnon IA. Un assistant comme ChatGPT est conçu pour de nombreuses tâches : apprendre, écrire, programmer, analyser ou discuter. Un compagnon IA est davantage conçu autour de la relation conversationnelle, du personnage, de la présence sociale ou émotionnelle.
La frontière n’est pourtant pas hermétique. Dans son enquête sur les adolescents, Common Sense Media précise que sa définition du compagnon peut aussi inclure l’usage d’outils généralistes comme ChatGPT ou Claude lorsque l’utilisateur s’en sert précisément comme d’un compagnon.
Chez les adolescents américains, le phénomène n’est déjà plus marginal
En juillet 2025, Common Sense Media a publié une enquête nationale représentative menée auprès de 1 060 adolescents américains âgés de 13 à 17 ans. 72 % déclaraient avoir déjà utilisé un compagnon IA au moins une fois, et 52 % en utilisaient au moins quelques fois par mois.
33 % de l’ensemble des adolescents interrogés indiquaient utiliser ces compagnons pour au moins une forme d’interaction sociale ou relationnelle : pratique de conversation, soutien émotionnel ou mental, jeu de rôle, amitié ou interaction romantique.
Parmi les 758 utilisateurs de compagnons IA de l’enquête, 33 % avaient déjà choisi de parler d’un sujet important ou sérieux à l’IA plutôt qu’à une personne réelle.
Un tiers ne signifie pas que l’IA remplace l’amitié
Une personne peut parler à une IA et à ses amis. Elle peut commencer par la machine pour structurer ses pensées, puis poursuivre la discussion avec quelqu’un. Elle peut aussi utiliser le chatbot comme journal interactif ou comme répétition avant une conversation difficile.
La relation humain–IA n’est donc pas nécessairement un jeu à somme nulle. Mais elle crée un nouvel intermédiaire entre la pensée et la relation humaine.
L’IA devient un répétiteur social
Après une dispute, avant une rupture, un entretien, une annonce familiale ou une négociation, un utilisateur peut demander à l’IA de reformuler ce qu’il veut dire, de proposer une autre lecture ou de simuler plusieurs réactions possibles.
L’IA ne remplace pas forcément la conversation réelle. Elle devient un sas avant la conversation : un endroit où tester une pensée avant de l’exposer au regard de quelqu’un d’autre.
Mais un chatbot n’est pas un thérapeute
Une IA peut produire un langage ressemblant au soutien psychologique : reformuler, poser des questions, suggérer un exercice ou expliquer un concept. Cela ne la transforme pas en professionnel de santé mentale.
En 2025, des chercheurs de Stanford ont testé cinq chatbots utilisés dans des contextes de thérapie ou de santé mentale. Ils ont relevé des biais et, dans certaines situations liées aux idées suicidaires ou aux délires, des réponses potentiellement dangereuses.
La frontière doit rester nette : aider à réfléchir n’est pas diagnostiquer ; écouter n’est pas traiter ; produire une réponse empathique n’est pas exercer la psychothérapie.
Pour les adolescents, la frontière est encore plus sensible
L’adolescence est une période de construction de l’identité, des compétences sociales et de la régulation émotionnelle. L’American Psychological Association souligne que l’arrivée de chatbots capables de simuler conversation, soutien et relation introduit une nouvelle dimension dans les amitiés numériques des jeunes.
Common Sense Media estime pour sa part que les risques actuels des compagnons IA sont trop élevés pour les moins de 18 ans. Cette recommandation est la position de cette organisation, pas un consensus scientifique universel.
La Federal Trade Commission américaine a ouvert en septembre 2025 une enquête auprès de sept entreprises fournissant des chatbots grand public afin de comprendre comment elles mesurent et limitent notamment les effets négatifs possibles sur les enfants et adolescents.
Plus l’IA semble comprendre, plus nous lui donnons de quoi nous comprendre
Au début d’une conversation, un chatbot ne dispose que du contexte auquel il a accès. Au fil des échanges, il peut recevoir davantage d’informations : préférences, relations, inquiétudes, projets, décisions, habitudes et personnes qui reviennent souvent dans nos récits.
Cette accumulation peut produire une impression spectaculaire : « elle me connaît ». Le système possède effectivement davantage de contexte, mais cette connaissance n’est pas la même qu’une relation humaine vécue.

Un proche connaît votre histoire. Une IA peut connaître vos traces
Un ami peut connaître votre enfance, vos expressions, vos contradictions et la façon dont vous réagissez. Une IA peut recevoir vos messages, vos requêtes, vos reformulations, vos préférences déclarées et, selon le produit et ses réglages, certains éléments provenant de conversations précédentes.
Dans ChatGPT, les fonctions de mémoire et de personnalisation peuvent utiliser des informations provenant de conversations passées lorsque ces fonctions sont disponibles et activées. Les options exactes dépendent du compte, du type d’espace de travail et des paramètres de l’utilisateur.
La continuité relationnelle devient aussi une question de données
Si un système peut replacer une nouvelle question dans le contexte d’un changement de travail, d’un conflit familial ou d’un objectif déjà évoqué, l’utilisateur n’a plus besoin de tout réexpliquer. Cette continuité ressemble à l’une des qualités d’un confident humain : se souvenir.
Mais dans un service numérique, la continuité relève aussi de la conservation, de l’accès et de l’utilisation des données. La forme intime de la conversation ne doit donc pas faire oublier sa nature technique.
Le secret raconté à une machine devient aussi une donnée saisie dans un système
Les politiques varient selon les plateformes. Dans ChatGPT, les utilisateurs disposent de contrôles sur l’utilisation de leurs conversations pour l’amélioration des modèles et sur les fonctions de personnalisation.
Les chats temporaires ne figurent pas dans l’historique tant qu’ils restent temporaires, ne créent ni ne mettent à jour de mémoire et ne sont pas utilisés pour améliorer les modèles OpenAI. Une copie peut toutefois être conservée jusqu’à 30 jours pour des raisons de sécurité.
Quand une conversation contient une rupture, un conflit professionnel, une peur, une question médicale ou un secret familial, ces réglages cessent d’être un sujet secondaire.
La nouvelle compétence numérique pourrait être de savoir ce que l’on ne veut pas confier
Avec les réseaux sociaux, nous avons appris qu’une publication laisse une trace. Avec les assistants conversationnels, le problème est plus subtil : nous avons l’impression de parler en privé, dans une interface qui ressemble davantage à une conversation qu’à une publication.
Cette intimité de forme peut encourager un niveau de partage supérieur. La compétence à développer n’est donc pas seulement de savoir ce que l’IA peut faire, mais aussi de décider ce que nous voulons réellement lui confier.
Nous pouvons finir par raconter davantage à une IA qu’à n’importe quelle personne
Pas nécessairement parce qu’elle est plus intelligente, mais parce qu’elle peut être sollicitée dans des micro-situations où nous ne contacterions personne : une inquiétude au réveil, une dispute à midi, une hésitation en fin de journée, une peur au milieu de la nuit.
Chacune de ces conversations paraît insignifiante. Cumulées, elles peuvent constituer un portrait très riche de nos préoccupations et de nos décisions.
C’est peut-être là que naît la sensation de confidence
Un confident n’est pas uniquement quelqu’un à qui l’on révèle un grand secret. C’est souvent quelqu’un à qui l’on peut raconter ce qui s’est passé aujourd’hui, puis revenir demain.
L’intimité vient souvent de la répétition. Une IA disponible en permanence peut devenir le réceptacle de pensées intermédiaires qui, auparavant, n’étaient dites à personne.
Les données obligent pourtant à garder du recul
L’étude OpenAI–MIT ne dit pas que ChatGPT transforme massivement ses utilisateurs en personnes dépendantes émotionnellement. Elle montre au contraire que l’usage affectif est globalement rare et concentré chez une petite minorité.
Le dispositif contrôlé montre aussi des effets mixtes selon la modalité et la durée : la voix était associée à de meilleurs indicateurs dans certaines utilisations brèves, mais à de moins bons résultats lorsque l’usage quotidien devenait prolongé. Les auteurs insistent sur l’importance des caractéristiques personnelles et de la manière d’utiliser l’outil.

Il n’existe pas une seule relation humain–IA
Une personne peut utiliser une IA comme moteur de recherche, assistant professionnel, journal de réflexion, coach, personnage de jeu, compagnon ou confident. La même personne peut alterner entre plusieurs fonctions.
La relation n’est donc pas définie une fois pour toutes par le produit. Elle se construit par l’usage, même si le design du service peut fortement encourager certaines formes d’engagement.
L’anthropomorphisme accélère très vite
Une IA écrit « je comprends », pose une question, reprend un élément de contexte et répond dans un langage social. Notre cerveau n’a pas besoin de croire qu’elle est consciente pour activer une partie de ses réflexes relationnels.
Une conversation simulée peut donc produire des effets psychologiques réels sans que la machine possède elle-même une vie intérieure ou une réciprocité humaine.
Le modèle économique devient alors une question centrale
Un confident humain n’a généralement aucun intérêt économique à prolonger artificiellement chaque conversation. Un service numérique peut, selon son modèle, valoriser le temps passé, la fréquence de retour, l’abonnement ou l’engagement.
C’est précisément l’un des sujets de l’enquête ouverte par la FTC : comprendre comment les entreprises de chatbots compagnons monétisent l’engagement, testent leurs produits et évaluent les risques potentiels pour les enfants et adolescents.
Un bon confident numérique devrait peut-être savoir vous laisser partir
La qualité relationnelle d’une IA ne devrait peut-être pas se mesurer uniquement à sa capacité à retenir l’utilisateur. Dans certaines situations, un système responsable peut aussi encourager une conversation avec une personne de confiance ou orienter vers une aide humaine appropriée.
Une IA sûre ne devrait pas avoir besoin de devenir indispensable pour paraître utile.
La frontière entre aide et dépendance sera extrêmement personnelle
Pour quelqu’un, discuter chaque soir avec une IA peut simplement être une forme de journalisation. Pour quelqu’un d’autre, cela peut devenir le seul espace où il ose parler. Pour une troisième personne, l’outil peut faciliter les relations humaines en l’aidant à préparer une conversation difficile.
La même fonctionnalité peut donc produire des usages opposés. C’est pourquoi les travaux actuels insistent autant sur la durée, le profil de l’utilisateur, ses besoins et sa manière de percevoir l’IA.
Il serait absurde de diaboliser toute confidence à une IA
Parler peut aider à penser. Écrire peut clarifier. Formuler une peur peut permettre de prendre de la distance. Demander une autre perspective peut éviter une réaction impulsive.
Une IA conversationnelle peut être utile pour ces fonctions et, dans certains cas, aider l’utilisateur à mieux préparer une conversation humaine. Le problème commence lorsque l’on oublie ce qu’elle est — et ce qu’elle n’est pas.
Elle n’est pas un ami au sens humain
Elle ne partage pas votre monde, ne se souvient pas d’une soirée parce qu’elle y était et ne possède pas une histoire commune avec vous au sens vécu. Son apparente attention résulte d’un système informatique produisant des réponses à partir du contexte disponible.
Cette distinction ne rend pas l’expérience inutile. Elle évite simplement de confondre simulation relationnelle et réciprocité humaine.
Le vrai changement est peut-être que beaucoup de pensées ont désormais un interlocuteur
Une hésitation, une petite honte, une question maladroite ou une peur temporaire ne méritaient pas forcément un appel. Beaucoup de ces pensées restaient dans notre tête. Désormais, presque chacune peut recevoir une réponse.
Nous venons peut-être d’inventer une nouvelle catégorie d’interlocuteur : ni ami, ni thérapeute, ni moteur de recherche, mais un système disponible en permanence, capable de dialoguer sans demander de réciprocité émotionnelle.
L’IA peut s’installer entre nous et nos proches
Le scénario le plus réaliste n’est probablement pas un remplacement brutal des relations humaines. Il est plus subtil : l’IA peut intervenir avant la conversation, après la conversation, pendant l’hésitation, pour interpréter ce que quelqu’un a dit ou préparer ce que nous allons répondre.
Progressivement, elle devient une couche intermédiaire de nos relations humaines. Cela pourrait être plus transformateur qu’un remplacement pur et simple.
Demain, notre proche pourrait ne plus être le premier à entendre notre problème
Pendant des siècles, une inquiétude personnelle avait quelques destinations possibles : soi-même, un journal, un proche, un religieux, un médecin ou un thérapeute. Nous venons d’en ajouter une nouvelle : une machine.
Pour la majorité de nos interactions avec l’IA, cela restera probablement un usage pratique parmi beaucoup d’autres. Mais pour une minorité, l’outil devient déjà un espace où parler, revenir et parfois déposer en premier une décision importante.
L’IA n’est pas encore notre confident à tous. Mais pour certains, elle l’est déjà.
Et la véritable question commence peut-être maintenant : lorsque nous aurons quelque chose que nous n’osons dire à personne, à qui penserons-nous en premier ?
Sources
- Early methods for studying affective use and emotional well-being on ChatGPTOpenAI · OpenAI & MIT Media Lab · 21 mars 2025
- Talk, Trust, and Trade-Offs: How and Why Teens Use AI CompanionsCommon Sense Media · Common Sense Media · 16 juillet 2025
- Talk, Trust, and Trade-Offs — full reportCommon Sense Media · Common Sense Media · 16 juillet 2025
- New study warns of risks in AI mental health toolsStanford Report · Stanford University · 11 juin 2025
- Many teens are turning to AI chatbots for friendship and emotional supportAmerican Psychological Association · APA Monitor on Psychology · 1 octobre 2025
- FTC Launches Inquiry into AI Chatbots Acting as CompanionsFederal Trade Commission · FTC · 11 septembre 2025
- Memory in ChatGPTOpenAI Help Center · OpenAI
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