Storie DécryptageTech et IA
La prochaine pénurie de l’IA ne sera peut-être pas celle des puces, mais celle des électriciens
L’Australie manque déjà de compétences électriques au moment où les data centers explosent. En France, 88,3 Md€ de projets sont annoncés, 18 GW sont réservés chez RTE et plusieurs métiers techniques sont déjà difficiles à recruter. Le prochain goulot d’étranglement de l’IA pourrait être humain.
Par Florent Despréaux

Quand on parle d’intelligence artificielle, on parle surtout de modèles, de GPU, de logiciels et de puissance de calcul. On parle beaucoup moins des gens qui doivent physiquement rendre cette puissance disponible.
Pourtant, avant qu’un modèle puisse répondre à une requête, il faut construire des lignes électriques, raccorder un site, installer des transformateurs, tirer des kilomètres de câbles, alimenter des salles informatiques, refroidir des milliers de serveurs et maintenir cette infrastructure vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Autrement dit, derrière l’industrie la plus numérique du moment se cache une réalité beaucoup plus ancienne : il faut des électriciens.
En Australie, les data centers arrivent sur un marché déjà en manque d’électriciens
L’Electrical Trades Union, qui représente les travailleurs de l’électricité australiens, estime qu’environ 10 % de ses adhérents travaillent désormais sur des data centers, alors que ce chiffre était auparavant quasiment nul.
Selon le syndicat, le développement des centres de données vient désormais puiser dans le même vivier de professionnels que le logement, les réseaux électriques, les renouvelables et les infrastructures publiques.
Le Powering Skills Organisation, organisme australien chargé de la planification des compétences dans l’énergie, estime que le pays aura besoin d’environ 42 000 électriciens supplémentaires pour la transition énergétique d’ici 2030, auxquels s’ajoutent environ 30 000 travailleurs supplémentaires pour le logement et les data centers.
L’ETU résume cette tension par un chiffre spectaculaire : jusqu’à environ 70 000 électriciens pourraient manquer à l’Australie d’ici 2030 si l’offre de compétences ne suit pas. Ce chiffre ne signifie pas que les data centers, seuls, créent un déficit de 70 000 personnes : ils en sont l’un des nouveaux accélérateurs.
Le problème n’est pas qu’il manque des candidats
L’Australie n’est pas confrontée à une absence totale de vocation. Le problème est la capacité à former suffisamment vite. Le Powering Skills Organisation souligne que l’intérêt pour les métiers d’électricien reste fort, mais que le nombre de places d’apprentissage et la capacité de formation ne progressent pas au même rythme que la demande.
Le syndicat australien indique même observer environ 600 candidatures pour chaque place d’apprentissage disponible dans certains cas.
Le paradoxe est saisissant : les candidats existent, mais la machine à les transformer en électriciens qualifiés ne va pas assez vite.
L’Australie commence d’ailleurs à en faire un sujet de politique publique
Dans un document de consultation publié en septembre 2026 sur le développement des infrastructures d’IA, le gouvernement australien avertit explicitement que l’essor des data centers augmentera la demande en électriciens, ingénieurs, techniciens HVAC, spécialistes IT et autres métiers techniques.
Il reconnaît aussi le risque de détourner ces travailleurs de secteurs comme le logement, l’énergie, les télécommunications ou la défense. Un pays peut avoir les investisseurs, le foncier, l’électricité et les GPU : si personne n’est disponible pour construire et maintenir l’infrastructure, le projet ralentit quand même.

Et c’est là que la France devient intéressante
La France n’est pas aujourd’hui dans exactement la même situation que l’Australie. Il serait excessif d’affirmer que les data centers provoquent déjà une pénurie française d’électriciens. Mais plusieurs signaux montrent que le pays se rapproche du même type d’équation.
Au premier semestre 2026, les seuls projets de data centers représentent 88,3 milliards d’euros d’investissements annoncés en France, ce qui en fait le premier poste d’investissement recensé sur la période par Trendeo.
Il faut insister sur le mot annoncés : ce ne sont pas 88,3 milliards déjà dépensés. Ce sont des projets qui doivent encore devenir des chantiers. Et c’est précisément à ce moment-là que la question des compétences devient centrale.
18 GW réservés : l’IA française devient un sujet de réseau électrique
En mai 2026, RTE avait réservé près de 18 GW de capacité pour environ 80 projets de data centers. Fin 2024, le gestionnaire du réseau n’en recensait qu’une quarantaine, représentant environ 5 GW.
Ces 18 GW ne représentent pas 18 GW consommés aujourd’hui. Ils correspondent à des demandes de raccordement réservées pour des projets qui ne seront pas tous construits, ni nécessairement utilisés simultanément à pleine puissance. Mais ils indiquent l’échelle du changement.
La majorité des projets demandent entre 100 et 200 MW, et une dizaine dépassent 400 MW. À ce niveau, un data center n’est plus seulement un bâtiment informatique : c’est une infrastructure électrique majeure.
Et cette infrastructure ne s’installe pas avec un développeur Python
Le raccourci classique consiste à imaginer qu’un data center, c’est surtout une salle remplie de serveurs. En réalité, avant d’arriver aux GPU, il faut construire toute une chaîne : amener l’électricité, la transformer à la bonne tension, la distribuer, assurer le refroidissement, installer les équipements informatiques et maintenir le tout avec des niveaux de disponibilité extrêmement élevés.

À chacune de ces étapes correspondent des métiers : électriciens, techniciens de maintenance, frigoristes, automaticiens, monteurs de réseaux, spécialistes haute tension et techniciens en électrotechnique.
Or ces métiers sont déjà difficiles à recruter en France
L’enquête Besoins en Main-d’Œuvre 2026 de France Travail montre que plusieurs métiers directement utiles aux data centers figurent déjà parmi les plus tendus du pays.
Les techniciens et agents de maîtrise en installation et maintenance en froid et conditionnement d’air affichent 81,2 % de recrutements jugés difficiles. Les techniciens et agents de maîtrise en électricité et électronique sont à 74 %. Les ouvriers en montage de réseaux électriques et télécoms atteignent 73,3 %.
Ces pourcentages ne concernent pas uniquement les data centers. C’est justement le problème : les data centers viennent recruter des personnes qui sont déjà demandées par de nombreuses autres industries. L’IA ne crée donc pas forcément une nouvelle pénurie à partir de zéro. Elle peut aggraver une tension préexistante.
C’est un changement majeur dans la façon de penser la souveraineté IA
La souveraineté technologique est souvent décrite avec quelques mots clés : puces, cloud, modèles, données. Mais cette grille devient incomplète.
Un pays peut disposer de modèles européens, de GPU, d’énergie décarbonée, de financements et de terrains, et rester limité par sa capacité à construire physiquement l’infrastructure.
La souveraineté IA devient alors aussi une question de transformateurs, de câbles, de compétences électriques, de froid industriel, de maintenance et de formation professionnelle.
Le vrai risque n’est peut-être pas de manquer totalement d’électriciens
Le risque le plus réaliste est probablement ailleurs. Les plus gros projets auront généralement les moyens de payer. Ils attireront donc les compétences disponibles.
Le problème peut donc devenir une question d’arbitrage : si un électricien part construire un data center, quel autre chantier attendra ?
Une centrale solaire ? Un logement ? Une usine ? Un réseau électrique ? Une infrastructure publique ? C’est là que le boom de l’IA devient un véritable sujet industriel.
Le data center crée peu d’emplois une fois construit — mais il mobilise beaucoup de monde avant
Les investissements massifs dans les data centers ont une particularité : ils sont extrêmement capitalistiques. En 2025 déjà, Trendeo observait que 67 milliards d’euros d’investissements annoncés dans les data centers n’étaient associés qu’à environ 2 800 emplois directs annoncés, illustrant un secteur très intensif en capital.
Mais ce chiffre d’emplois permanents ne raconte pas le chantier. Avant qu’un centre de calcul puisse fonctionner avec relativement peu de salariés, des centaines voire des milliers d’intervenants doivent parfois participer à sa construction : génie civil, électricité, froid, réseau, sécurité, maintenance et intégration informatique.
L’Australie montre aussi une piste de solution
Le débat australien ne consiste pas simplement à dire : « nous manquons de travailleurs ». Le syndicat propose que les data centers participent directement à l’augmentation de la capacité de formation, par exemple via des quotas d’apprentis ou une contribution au financement du système de formation.
Le Powering Skills Organisation arrive à une conclusion proche : la demande ne suffit pas à créer automatiquement de nouveaux professionnels. Il faut des entreprises capables d’employer, superviser et former des apprentis.
C’est probablement une question que la France devra elle aussi poser : si des dizaines de milliards d’euros arrivent pour construire l’infrastructure de l’IA, quelle part de cet argent sert à créer les compétences qui permettront de la construire ?
La révolution IA pourrait finalement se jouer dans des centres de formation
Pendant deux ans, l’industrie a eu peur de manquer de GPU. Puis elle a commencé à avoir peur de manquer d’électricité. La prochaine étape pourrait être encore plus terre-à-terre : manquer de personnes capables de brancher tout cela.
Les 18 GW réservés chez RTE montrent l’ampleur de l’ambition française. Les 88,3 milliards d’euros d’investissements annoncés montrent l’ampleur du capital qui veut entrer dans le secteur. Les statistiques de France Travail montrent que plusieurs métiers indispensables sont déjà difficiles à recruter. Et l’Australie fournit déjà un avertissement grandeur nature.
La révolution de l’intelligence artificielle se joue peut-être dans les modèles. Mais elle se construira aussi avec des câbles, des transformateurs, des groupes froids, des tournevis — et des gens qui savent s’en servir.
Sources
- Data centres: the skills crisisElectrical Trades Union · Electrical Trades Union · 2 octobre 2026
- Electrician Workforce StudyPowering Skills Organisation · Powering Skills Organisation
- Getting it right: building AI infrastructure that works for AustraliaAustralian Government · Department of the Prime Minister and Cabinet
- L’essor des data centers en FranceRTE · RTE
- Besoins en main-d’œuvre 2026France Travail · France Travail
- Data centers : 88,3 milliards annoncés en France, 18 GW en attente de raccordementFrance Épargne · France Épargne
- Bilan 2025Trendeo · Trendeo