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Huawei n’est que la partie visible : jusqu’où les télécoms chinoises sont-elles déjà installées en Europe ?
Huawei et ZTE concentrent l’attention parce que leurs équipements sont visibles dans les réseaux mobiles. Mais la présence chinoise en Europe passe aussi par China Telecom, China Unicom et China Mobile, leurs PoP, leurs data centers, leurs capacités internationales, le cloud et les services aux entreprises. Le vrai sujet n’est pas de savoir si la Chine est « dans le réseau européen », mais à quel endroit une présence commerciale devient une dépendance stratégique.
Par Florent Despréaux
Lieu : Europe

Première distinction essentielle : Huawei n’est pas un opérateur européen
Quand on parle de télécoms chinoises en Europe, un nom revient presque automatiquement : Huawei. Le raccourci est compréhensible. Les antennes et équipements 4G ou 5G sont la partie la plus visible d’un réseau, et Huawei comme ZTE occupent depuis plusieurs années le centre du débat européen sur la sécurité des infrastructures mobiles.
Mais regarder uniquement les antennes donne une vision très incomplète de la présence chinoise dans les télécommunications européennes. Derrière l’équipement radio existent d’autres couches beaucoup moins visibles : opérateurs internationaux, points de présence réseau, fibre, capacités sur câbles sous-marins, data centers, IP transit, réseaux privés d’entreprise, cloud et interconnexions entre l’Europe et l’Asie.
Et sur plusieurs de ces couches, des groupes chinois sont déjà installés en Europe.

Huawei et ZTE sont d’abord des équipementiers
Huawei et ZTE vendent notamment des stations de base, des équipements radio, des composants de cœur de réseau, des solutions de transport et des logiciels associés.
Lorsqu’un opérateur européen utilise du matériel Huawei dans son réseau 4G ou 5G, cela ne signifie donc pas que Huawei exploite le réseau ou possède les données de cet opérateur. La relation est d’abord celle d’un fournisseur technologique avec son client.
Cette nuance est essentielle, car le débat politique européen concerne justement le degré de dépendance qu’un opérateur peut accepter envers un fournisseur considéré comme critique.
Depuis 2023, la Commission européenne estime que les décisions nationales visant à restreindre ou exclure Huawei et ZTE des réseaux 5G sont justifiées au regard de la boîte à outils européenne sur la cybersécurité 5G. Cela ne constitue toutefois pas une interdiction uniforme de Huawei dans toute l’Union européenne : les États restent compétents en matière de sécurité nationale et les calendriers, périmètres et restrictions varient selon les pays.
Derrière Huawei apparaissent trois grands opérateurs chinois
À un autre étage de la chaîne, on trouve les trois grands groupes télécoms chinois : China Telecom, China Unicom et China Mobile.
Eux ne vendent pas seulement des équipements. Ils exploitent des réseaux, des capacités internationales, des points de présence, des services Internet, du cloud et des solutions destinées aux entreprises. Leurs filiales internationales sont présentes physiquement en Europe.
China Telecom Europe indique ainsi disposer d’équipes dans 21 pays européens et commercialise VPN, lignes privées internationales, IP transit, SD-WAN, data centers, cloud, CDN et services managés.
C’est une présence très différente de celle de Huawei. L’un fournit des équipements susceptibles d’être installés dans le réseau d’un opérateur européen ; l’autre peut vendre directement à une entreprise européenne la connectivité permettant de relier ses bureaux à Shanghai, Shenzhen ou Hong Kong.
China Telecom revendique 200 points de présence hors de Chine
China Telecom Europe annonce 200 points de présence hors de Chine et environ 70 Tbit/s de capacité internationale sur ses réseaux terrestres et sous-marins. Ces chiffres décrivent son empreinte internationale globale, pas uniquement l’Europe.
Un PoP, ou Point of Presence, est une implantation où un opérateur peut connecter son réseau à d’autres infrastructures. Il peut s’agir de routeurs et d’équipements hébergés dans un data center ou dans un site d’interconnexion.
Pour un utilisateur ordinaire, cela reste totalement invisible. Pour une multinationale, c’est fondamental : c’est ce qui permet de faire circuler des flux entre Paris et Shanghai sans construire soi-même un réseau mondial.
China Unicom est également physiquement installé en Europe
China Unicom Europe possède son siège européen à Londres et affiche des implantations notamment en France, Allemagne, Pays-Bas, Roumanie, Suisse, Hongrie et Suède.
Sa présence française est concrète : son site européen indique une adresse à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine. Son catalogue européen comprend lignes privées internationales, MPLS, accès Internet, peering, colocation, cloud et SD-WAN.
China Unicom indique par ailleurs que ses PoP s’étendent dans plus de 30 pays et régions et qu’elle dispose de ressources sur plus de 20 systèmes terrestres et plus de 40 systèmes de câbles sous-marins. Ces données décrivent son infrastructure mondiale et ses capacités d’accès, pas une propriété intégrale de tous ces câbles.
Cette précision est importante : utiliser une capacité sur un câble n’est pas forcément posséder le câble.
China Mobile dispose elle aussi d’une présence européenne
China Mobile International affiche des bureaux en France, Allemagne, Luxembourg, Italie, Espagne, Pays-Bas et Royaume-Uni, entre autres marchés internationaux.
Son empreinte mondiale comprend 225 points de présence ainsi que six data centers détenus en propre. Deux se trouvent en Europe : Londres et Francfort. Le data center de Francfort joue à la fois le rôle de centre d’hébergement et de nœud d’échange international pour China Mobile International.
Autrement dit, un groupe chinois peut être présent dans l’écosystème télécom européen sans installer une seule antenne mobile chez un opérateur français. Il peut exploiter un data center, un PoP, un service d’interconnexion ou un réseau destiné aux entreprises.

Pourquoi la question « combien d’équipements chinois y a-t-il en Europe ? » est insuffisante
Il faut au minimum distinguer quatre catégories : l’équipement réseau ; l’opérateur international ; l’infrastructure ; et les services numériques.
Ces couches peuvent se superposer. Une entreprise chinoise peut louer un espace dans un data center européen qui ne lui appartient pas, y installer ses routeurs, acheter de la capacité sur une fibre exploitée par une autre entreprise, puis commercialiser ce réseau auprès d’un client français.
Résultat : elle est réellement présente dans l’infrastructure numérique européenne, mais cela ne signifie pas qu’elle possède le réseau européen.
Pourquoi les entreprises européennes utilisent-elles ces opérateurs ?
Le premier motif est assez simple : la Chine. Une entreprise française disposant d’usines, de magasins ou de salariés en Chine a besoin d’une connectivité internationale fiable.
Les opérateurs chinois possèdent un avantage évident : leur infrastructure domestique et leur connaissance du marché chinois. China Telecom Europe se présente explicitement comme une passerelle entre l’Europe et la zone Chine–Asie-Pacifique et propose des lignes privées, VPN et services cloud destinés à ces flux transfrontaliers.
China Unicom commercialise de la même manière des solutions permettant de connecter entreprises, data centers et clouds entre la Chine et le reste du monde. Cette présence répond donc aussi à une demande commerciale réelle.
Le problème européen est moins « la Chine est là » que « où devient-elle difficile à remplacer ? »
Une entreprise peut changer relativement facilement de fournisseur pour certains services. Pour d’autres infrastructures, le changement peut être beaucoup plus complexe.
Remplacer des milliers d’équipements installés dans un réseau mobile implique des interventions physiques, de nouvelles configurations, des tests, des investissements et parfois des années de migration. C’est précisément l’un des problèmes rencontrés par l’Union européenne.
Depuis 2020, Bruxelles pousse les États membres à limiter les fournisseurs considérés comme à haut risque dans les infrastructures 5G. En février 2026, l’approche a été élargie avec une nouvelle boîte à outils de sécurité des chaînes d’approvisionnement TIC, qui ne concerne plus uniquement la 5G mais l’ensemble des dépendances numériques critiques.
Le principe devient plus général : identifier les fournisseurs critiques, diversifier les approvisionnements et réduire les dépendances excessives.
Cette nouvelle doctrine européenne est volontairement plus large que Huawei
Le texte de 2026 est conçu comme « actor-agnostic » : il ne part pas du nom d’une entreprise mais d’un ensemble de risques liés aux chaînes d’approvisionnement.
Un fournisseur peut devenir problématique pour plusieurs raisons : dépendance excessive, interférence étrangère, risque de rupture, vulnérabilité technique ou absence d’alternative.
L’Union cherche donc progressivement à passer d’une logique « faut-il exclure Huawei de la 5G ? » à une question beaucoup plus large : « de quels fournisseurs étrangers nos infrastructures numériques critiques dépendent-elles ? »
Mais retirer un fournisseur installé peut coûter très cher
Fin septembre 2026, Reuters a révélé que les États membres discutaient encore des délais à imposer aux opérateurs pour retirer certains équipements provenant de fournisseurs à haut risque.
La proposition initiale de la Commission envisageait un délai de 36 mois dans certains cas. Un nouveau projet examiné par les gouvernements abandonnerait ce délai uniforme au profit d’une approche tenant compte du niveau de risque, du cycle de vie des équipements, de l’interopérabilité et de la disponibilité de solutions alternatives.
Cette souplesse répond à une réalité industrielle. Les opérateurs avertissent qu’un remplacement trop rapide pourrait détourner des milliards d’euros d’investissements destinés à la fibre, à la 5G ou demain à la 6G.
Selon les estimations évoquées par Reuters, la facture pourrait atteindre jusqu’à 40 milliards d’euros dans certains scénarios de remplacement en Europe. Ce n’est pas un coût certain : c’est une estimation haute dépendant fortement des équipements concernés, des pays et des calendriers retenus.

La souveraineté numérique se heurte à une équation très concrète
L’Europe veut simultanément réduire les risques de sécurité, éviter une dépendance excessive envers quelques fournisseurs étrangers, maintenir des réseaux performants, préparer la 6G et conserver des investissements suffisants pour étendre la fibre et les capacités numériques.
Ces objectifs peuvent entrer en conflit. Remplacer rapidement une infrastructure peut améliorer la maîtrise stratégique du réseau. Mais le même investissement ne peut alors pas être utilisé ailleurs.
C’est exactement pour cette raison que la diversification est devenue un mot central de la politique européenne. La boîte à outils TIC de 2026 encourage notamment des stratégies multi-fournisseurs destinées à réduire la dépendance à une seule entreprise ou à un seul pays.
Les câbles sous-marins deviennent eux aussi un sujet de souveraineté
Les télécoms ne s’arrêtent pas aux réseaux mobiles. La quasi-totalité du trafic intercontinental transite par des câbles sous-marins.
La Commission européenne estime qu’ils transportent environ 99 % du trafic Internet intercontinental. En février 2026, Bruxelles a présenté une nouvelle boîte à outils spécifiquement consacrée à la sécurité des câbles et engagé 347 millions d’euros pour renforcer les projets stratégiques et les capacités européennes de réparation.
Là encore, l’enjeu dépasse la Chine. Il s’agit de savoir qui finance, exploite, répare et utilise les infrastructures capables de transporter les données européennes vers le reste du monde.
Le mot « présence » doit donc être manié avec précautions
Dire que des télécoms chinoises sont installées en Europe est factuellement correct. China Telecom, China Unicom et China Mobile disposent de filiales, bureaux, infrastructures et services européens.
Mais un PoP n’est pas un réseau national. Une capacité louée sur un câble n’est pas la propriété du câble. Un équipement Huawei installé chez un opérateur ne transforme pas Huawei en opérateur. Un data center ne signifie pas automatiquement que les données d’un pays entier y transitent.
Et la présence d’une entreprise chinoise sur le marché européen ne démontre en elle-même ni surveillance ni accès illégal à des données.
Le véritable enjeu se trouve dans l’accumulation des dépendances
Aucune antenne, aucun PoP, aucun cloud ou aucun câble pris isolément ne raconte toute l’histoire. Ce qui intéresse désormais Bruxelles, c’est l’accumulation.
Que se passe-t-il si une infrastructure critique dépend largement d’un même fournisseur pour son matériel, son logiciel, son support et ses mises à jour ? Que se passe-t-il si les alternatives deviennent trop coûteuses ? Que se passe-t-il si une crise géopolitique transforme soudain une relation commerciale ordinaire en dépendance stratégique ?
C’est cette logique qui explique le durcissement progressif des politiques européennes.
Huawei est donc réellement la partie la plus visible — mais pas toute l’histoire
L’Europe connaît Huawei parce que ses antennes ont été physiquement installées dans de nombreux réseaux mobiles. La présence chinoise dans les télécommunications européennes est pourtant plus vaste et plus diffuse.
Elle passe également par les filiales de China Telecom, les réseaux internationaux de China Unicom, les data centers et PoP de China Mobile International, les capacités sur fibres et câbles sous-marins, le cloud, les réseaux privés et les interconnexions nécessaires aux entreprises qui travaillent entre l’Europe et la Chine.
Une partie de cette infrastructure répond à un besoin économique parfaitement normal. Une autre soulève des questions de dépendance et de souveraineté.
Le choix européen n’est pas entre « garder la Chine » et « couper la Chine ». Il consiste à déterminer, couche par couche, où une dépendance commerciale ordinaire devient une dépendance stratégique.
C’est beaucoup moins spectaculaire qu’une interdiction générale. Mais c’est probablement là que se joue réellement la souveraineté numérique européenne.
Sources
- Communication on the implementation of the 5G cybersecurity ToolboxCommission européenne · Commission européenne · 15 juin 2023
- La Commission présente les prochaines étapes en matière de cybersécurité des réseaux 5GReprésentation de la Commission européenne en France · Commission européenne · 15 juin 2023
- China Telecom Europe — réseau, services et présence européenneChina Telecom Europe · China Telecom Europe
- Contact us — European officesChina Unicom Europe · China Unicom Europe
- UniCloud WAN / international connectivity servicesChina Unicom Europe · China Unicom Europe
- MPLS VPN and global network resourcesChina Unicom Europe · China Unicom Europe
- Global network and contact presenceChina Mobile International · China Mobile International
- Frankfurt Data Center strengthens Europe-Asia connectivityChina Mobile International · China Mobile International
- ICT supply chain security: EU adopts toolbox to mitigate risksCommission européenne · Commission européenne · 1 février 2026
- Toolbox to improve ICT supply chain securityCommission européenne · Commission européenne · 1 février 2026
- European telcos may get more time to phase out high-risk suppliers under EU planReuters · Reuters · 29 septembre 2026
- Commission increases submarine cable security with EU investment and new toolboxCommission européenne · Commission européenne · 1 février 2026