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1 066 secondes de plasma en Chine, ITER aux deux tiers assemblé : la fusion nucléaire sort-elle enfin du laboratoire ?
EAST a maintenu un plasma en haut confinement pendant 1 066 secondes. ITER vient d’installer six des neuf modules de son cœur. En Chine et aux États-Unis, de nouveaux projets promettent déjà de passer de la physique à l’électricité. La fusion accélère réellement — mais aucun de ces jalons ne signifie encore qu’une centrale commerciale fonctionne.
Par Florent Despréaux

Pendant des décennies, la fusion nucléaire a vécu dans une étrange zone intermédiaire : assez crédible pour mobiliser des milliards, assez difficile pour rester toujours « à quelques décennies » d’une centrale électrique. En 2026, cette caricature devient moins juste.
En Chine, le tokamak EAST a maintenu en janvier 2025 un plasma en régime de haut confinement pendant 1 066 secondes, puis des équipes ont annoncé en 2026 avoir franchi expérimentalement une limite classique de densité du plasma. En France, ITER a installé six des neuf modules qui formeront le cœur de son tokamak. Aux États-Unis, des entreprises privées lèvent des milliards et promettent des démonstrations très rapides.
Mais aucune de ces avancées ne signifie qu’une centrale à fusion fournit aujourd’hui de l’électricité au réseau. C’est précisément la nuance qui permet de comprendre où en est réellement cette technologie : la fusion quitte progressivement le seul terrain de la physique expérimentale pour entrer dans celui de l’ingénierie, de l’industrialisation et du calendrier.
1 066 secondes : ce que le record chinois prouve — et ce qu’il ne prouve pas
Le 20 janvier 2025, EAST — Experimental Advanced Superconducting Tokamak — a maintenu un plasma en régime stationnaire de haut confinement pendant 1 066 secondes. La Chinese Academy of Sciences a présenté cette durée comme un record mondial, très au-delà des 403 secondes déjà atteintes par la même machine en 2023.
Pourquoi cette durée compte-t-elle ? Parce qu’un futur réacteur ne pourra pas se contenter de produire un plasma performant pendant quelques instants. Il devra maintenir des conditions stables assez longtemps pour envisager une exploitation énergétique répétable.
Mais 1 066 secondes ne correspondent ni à 1 066 secondes d’électricité produite, ni à un bilan énergétique positif pour l’installation complète. EAST est une machine de recherche. Son record porte sur le confinement et la stabilité du plasma, pas sur la vente de mégawattheures.
Le vrai défi : maintenir un plasma que la machine ne peut pas toucher
La fusion consiste à rapprocher des noyaux légers jusqu’à ce qu’ils fusionnent et libèrent de l’énergie. Pour les réactions deutérium-tritium visées par la plupart des programmes, le plasma doit atteindre des températures de l’ordre de 150 millions de degrés.
Aucun matériau ne peut contenir directement un tel plasma. Dans un tokamak, de puissants champs magnétiques maintiennent donc ce gaz ionisé à distance des parois dans une chambre en forme d’anneau.
Toute la difficulté tient à ce mot : maintenir. Il faut empêcher les instabilités, limiter les pertes de chaleur, contrôler les impuretés, gérer la densité et protéger des composants qui doivent fonctionner à proximité d’un plasma extrêmement chaud et sous un intense bombardement neutronique.

En 2026, EAST attaque aussi la question de la densité
La durée n’est qu’une partie de l’équation. La puissance de fusion dépend aussi fortement de la densité du combustible. Or les tokamaks rencontrent historiquement une limite : lorsqu’on augmente trop la densité, le plasma peut devenir instable et perdre son confinement.
Début 2026, une équipe travaillant sur EAST a annoncé avoir accédé expérimentalement à un régime de plasma dépassant les limites empiriques conventionnelles de densité sans déclencher les instabilités attendues. Les résultats, publiés dans Science Advances, constituent une avancée de physique du plasma.
Là encore, ce n’est pas une centrale. C’est un moyen supplémentaire d’élargir la zone dans laquelle un futur réacteur pourrait fonctionner de manière stable.
La Chine prépare déjà l’après-EAST
Le changement le plus important en Chine n’est peut-être donc pas un record, mais le passage à une machine suivante. À Hefei, le projet BEST — Burning Plasma Experimental Superconducting Tokamak — est en construction.
Selon la Chinese Academy of Sciences, BEST vise autour de 2030 une démonstration combinant gain net de fusion et production d’électricité. Il s’agit d’un objectif de programme, pas d’un résultat acquis. Mais il montre clairement que la stratégie chinoise ne se limite plus à améliorer EAST : elle cherche à rapprocher l’expérience de physique d’un démonstrateur énergétique.
En France, ITER devient une machine réelle de 23 000 tonnes
ITER poursuit une autre logique. Le projet international installé à Saint-Paul-lez-Durance réunit la Chine, l’Union européenne, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, la Russie et les États-Unis. Son objectif n’est pas de produire de l’électricité commerciale, mais de démontrer qu’un plasma de fusion peut atteindre à grande échelle des performances nécessaires à la génération suivante de réacteurs.
Fin juillet 2026, ITER a installé le sixième des neuf modules qui composent le cœur toroïdal de la machine. Ce module d’environ 1 100 tonnes a été déplacé puis descendu dans le puits du tokamak lors d’une opération d’environ 30 heures. Avec son gréement, la charge suspendue approchait 1 400 tonnes.
Les deux tiers du cœur sont donc désormais en place. Ce chiffre ne décrit pas une expérience de plasma : il mesure l’avancement physique d’une infrastructure industrielle unique, assemblée avec des composants venus de plusieurs continents et positionnés avec une précision millimétrique.
Pourquoi ITER ne fera pas de deutérium-tritium avant 2039
Le calendrier d’ITER rappelle toutefois la difficulté de cette technologie. La feuille de route actualisée prévoit d’atteindre la pleine énergie magnétique en 2036 et de démarrer la phase deutérium-tritium en 2039.
Ce glissement de calendrier ne signifie pas que le projet est arrêté. Il reflète au contraire le passage de composants uniques à un système nucléaire complet : réparations, qualification, sûreté, intégration, mise en service et expérimentation doivent être enchaînées avant d’utiliser le mélange de combustible qui produit le plus de neutrons.
ITER vise à terme un facteur Q de 10 au niveau du plasma : produire dix fois plus de puissance de fusion que la puissance de chauffage externe injectée dans le plasma. Mais même Q=10 ne signifiera pas qu’ITER est une centrale électrique : la machine n’est pas conçue pour convertir cette chaleur en électricité commerciale.
Q>1 : le chiffre qui crée beaucoup de confusion
Le facteur Q mesure le rapport entre la puissance produite par les réactions de fusion dans le plasma et la puissance utilisée pour chauffer ce plasma. Lorsque Q dépasse 1, le plasma produit plus de puissance de fusion que la puissance de chauffage qui lui est directement fournie.
Ce n’est pas la même chose qu’un bilan électrique positif pour l’installation. Une machine doit aussi alimenter les aimants, les pompes, le refroidissement, le chauffage, les systèmes de vide et toute l’infrastructure auxiliaire.
C’est pourquoi une annonce de « gain net de fusion » peut être scientifiquement majeure sans signifier que la centrale pourrait brancher un câble sur le réseau et vendre de l’électricité.
SPARC veut accélérer brutalement le calendrier
Aux États-Unis, Commonwealth Fusion Systems adopte précisément une stratégie d’accélération. Son tokamak SPARC, construit dans le Massachusetts, utilise des aimants supraconducteurs à haute température afin de produire des champs magnétiques très élevés dans une machine plus compacte.
En août 2026, CFS affirmait rester confiante dans sa capacité à démontrer Q>1 avec SPARC et affichait 2027 comme objectif. L’entreprise précise que SPARC est conçu pour viser des performances supérieures à ce seuil. Il faut cependant conserver le vocabulaire exact : 2027 est un objectif de démonstration de l’entreprise, pas un résultat déjà obtenu.
Le financement donne une autre mesure du changement d’échelle. Fin juillet 2026, CFS a annoncé une nouvelle levée d’un milliard de dollars, portant à 4 milliards de dollars le capital total levé depuis sa création.
Helion suit une autre voie — et revendique déjà 150 millions de degrés
Helion ne construit pas un tokamak classique. Sa technologie utilise des configurations de plasma pulsées et cherche à récupérer directement une partie de l’énergie électrique issue des variations du champ magnétique.
En février 2026, l’entreprise a annoncé que sa machine Polaris avait produit une fusion deutérium-tritium mesurable et atteint une température de plasma de 150 millions de degrés Celsius.
Ces résultats sont communiqués par Helion elle-même. Ils sont donc intéressants pour suivre l’avancement industriel de l’entreprise, mais ils ne doivent pas être présentés comme une validation indépendante d’une centrale commerciale ni comme la démonstration d’une production nette d’électricité.
Le combustible semble abondant. Le tritium, lui, ne l’est pas
L’un des arguments les plus séduisants de la fusion est l’accès au combustible. Le deutérium existe naturellement dans l’eau. Mais le mélange deutérium-tritium pose un problème beaucoup plus complexe : le tritium est radioactif, rare et doit être produit.
Les futurs réacteurs devront donc entourer le plasma d’une couverture contenant du lithium afin que les neutrons issus de la fusion contribuent à fabriquer le tritium nécessaire aux cycles suivants. L’Agence internationale de l’énergie atomique considère cette « breeding blanket » comme l’un des composants clés encore à qualifier.
Cette couverture doit accomplir plusieurs fonctions à la fois : produire du tritium, récupérer la chaleur, protéger les composants, résister au bombardement neutronique et permettre l’extraction sûre du combustible produit.
Les parois sont peut-être un problème aussi difficile que le plasma
Un réacteur de fusion devra supporter des flux de neutrons qui modifient les matériaux, les fragilisent et génèrent de la chaleur. Les composants proches du plasma devront être entretenus et remplacés tout en limitant l’indisponibilité de la centrale.
Cette contrainte explique pourquoi la compétition actuelle ne porte plus seulement sur la température ou la durée d’un plasma. Elle porte aussi sur les alliages, les aimants, les systèmes de maintenance, les couvertures tritigènes, le refroidissement et les chaînes industrielles capables de fabriquer ces composants.

Pourquoi les milliards arrivent maintenant
Pendant longtemps, la fusion a été essentiellement financée comme une grande science. Ce modèle existe toujours avec ITER, EAST ou les programmes nationaux. Mais une deuxième économie s’est ajoutée : capital-risque, industriels, fonds souverains et contrats d’approvisionnement anticipés.
Ce déplacement change la question posée aux équipes. Il ne suffit plus de produire un plasma intéressant dans une publication scientifique. Il faut construire plus vite, sécuriser une chaîne de fournisseurs, réduire le coût des aimants, prévoir la maintenance et convaincre qu’une centrale pourra fonctionner suffisamment longtemps pour être économiquement exploitable.
La fusion devient donc simultanément une compétition scientifique, industrielle et géopolitique. La Chine construit BEST ; les partenaires d’ITER assemblent la plus grande machine expérimentale du secteur ; les entreprises américaines tentent de raccourcir la trajectoire avec des architectures plus compactes et des capitaux privés.
La fusion peut-elle remplacer les énergies fossiles ? Pas à court terme
Même dans les calendriers les plus ambitieux, la fusion ne constitue pas une réponse immédiate aux émissions actuelles. Les systèmes électriques doivent être décarbonés maintenant avec les technologies disponibles : renouvelables, nucléaire de fission selon les pays, réseaux, stockage, efficacité et électrification.
Si la fusion devient commercialement viable, son intérêt potentiel serait différent : fournir une production pilotable bas-carbone avec une très grande densité énergétique, sans réaction en chaîne de fission et avec un combustible primaire largement disponible pour le deutérium.
Mais sa valeur réelle dépendra d’éléments encore inconnus : coût du kilowattheure, disponibilité des centrales, durée de vie des composants, capacité à produire suffisamment de tritium, rapidité de maintenance et vitesse de construction.
Ce qui change en 2026 : on construit désormais le pont entre expérience et centrale
Le record d’EAST, l’assemblage d’ITER, le chantier de BEST, les milliards levés par CFS et les annonces de Helion ne racontent pas la même histoire. Les confondre produirait une fausse impression de « percée définitive ».
Pris ensemble, ils montrent pourtant une transformation réelle : la fusion n’est plus seulement une compétition pour atteindre une température ou battre un record de durée. Elle devient une course pour démontrer qu’un système complet peut être construit, maintenu, alimenté en combustible et finalement connecté à une économie de l’énergie.
La prochaine rupture ne sera donc probablement pas une nouvelle image spectaculaire de plasma. Ce sera le jour où une installation démontrera durablement qu’elle peut transformer la fusion en électricité nette, reproductible et économiquement crédible.
La fusion n’est pas encore sortie du laboratoire. Mais en 2026, le laboratoire commence clairement à ressembler à une industrie.
Immersion en vidéo
Hébergée sur YouTube
VIDÉO OFFICIELLE — ITER Organization, 7 août 2026. Installation du sixième module de secteur, qui porte la chambre à plasma du tokamak aux deux tiers assemblés. Vidéo hébergée par YouTube et intégrée via le player officiel.
Sources
- Le « Soleil artificiel » chinois maintient un plasma en haut confinement pendant 1 066 secondesChinese Academy of Sciences · Chinese Academy of Sciences · 21 janvier 2025
- EAST dépasse expérimentalement une limite conventionnelle de densité du plasmaChinese Academy of Sciences · Chinese Academy of Sciences · 7 janvier 2026
- La Chine accélère BEST et vise une démonstration de production électrique par fusion autour de 2030Chinese Academy of Sciences · Chinese Academy of Sciences / Xinhua · 19 janvier 2026
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