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« Follement ambitieux et follement sincère » : pourquoi François Truffaut se retrouve au cœur de l’histoire de DeepSeek
François Truffaut et DeepSeek : le rapprochement paraît impossible. Pourtant, en 2023, lorsque High-Flyer annonce son virage vers l’exploration de l’AGI, le texte s’ouvre sur une formule chinoise attribuée au cinéaste français : être « follement ambitieux » et « follement sincère ». Deux ans avant le choc DeepSeek, cette référence racontait déjà une ambition : ne plus seulement suivre l’innovation mondiale, mais contribuer à la produire.

Quel rapport peut-il exister entre François Truffaut, figure de la Nouvelle Vague française, et DeepSeek, l’entreprise chinoise devenue l’un des symboles de la nouvelle compétition mondiale dans l’intelligence artificielle ?
Le lien tient en une phrase. En 2023, lorsque High-Flyer annonce la création d’une organisation indépendante consacrée à l’exploration de l’intelligence artificielle générale, son texte s’ouvre sur une formule attribuée à Truffaut : « 务必要疯狂地怀抱雄心,同时要疯狂地真诚 ». Une traduction prudente en français donne l’idée suivante : être follement ambitieux, tout en étant follement sincère.
Ce choix paraît presque incongru. Il éclaire pourtant une partie de la philosophie qui accompagne la naissance de ce qui deviendra DeepSeek : ambition technologique, recherche fondamentale, liberté d’expérimenter et volonté de ne plus seulement suivre les innovations venues d’ailleurs.
Avant DeepSeek, il y a High-Flyer et un virage vers l’AGI
Liang Wenfeng s’est d’abord fait connaître dans la finance quantitative avec High-Flyer. En 2023, l’organisation annonce vouloir créer une structure indépendante pour explorer l’AGI et investir dans cette recherche sur le long terme.
L’annonce insiste sur une logique différente d’un simple produit commercial : travailler sur des problèmes fondamentaux, accepter l’incertitude et constituer une équipe capable de poursuivre des objectifs scientifiques ambitieux.
La citation attribuée à Truffaut apparaît précisément à cet endroit. Elle ne prouve évidemment aucune relation entre le cinéaste et Liang Wenfeng. Elle fonctionne comme une devise choisie par l’organisation au moment de son changement de cap.

Liang Wenfeng parle peu, mais ses rares entretiens dessinent une doctrine
Liang Wenfeng a accordé peu d’entretiens approfondis. Deux conversations publiées par 36Kr en 2023 et 2024 constituent des documents particulièrement utiles pour comprendre son raisonnement au moment où DeepSeek prend forme.
Il y parle moins de mise en scène personnelle que d’organisation de la recherche, de talents, de coût des modèles, de concurrence technologique et de capacité de la Chine à produire de l’innovation originale.
Le contraste avec la visibilité prise ensuite par DeepSeek est frappant : une entreprise devenue mondialement connue autour d’un fondateur qui reste relativement discret.
Le point central : passer de l’adoption de l’innovation à sa production
Dans ses propos à 36Kr, Liang revient sur une faiblesse qu’il attribue à une partie de l’industrie chinoise : avoir longtemps excellé dans l’application et la commercialisation d’innovations développées ailleurs, sans être aussi souvent à l’origine des ruptures fondamentales.
Son ambition est différente : participer à la frontière technologique mondiale et contribuer aux innovations qui définissent la génération suivante de modèles.
Cette idée est importante parce qu’elle dépasse DeepSeek. Elle raconte une évolution plus large de la technologie chinoise : ne plus seulement optimiser, fabriquer ou déployer à grande échelle, mais chercher à produire davantage de recherche originale.
Une organisation où l’expérimentation doit rester possible
Liang décrit une organisation relativement horizontale, dans laquelle les chercheurs disposent d’autonomie et peuvent se regrouper autour de problèmes qui les intéressent. La curiosité et la capacité à apprendre y occupent une place centrale.
Le principe n’est pas l’absence de direction. Il consiste plutôt à éviter qu’une organisation trop lourde empêche les chercheurs de tester des idées et de découvrir des pistes qui n’étaient pas prévues à l’avance.
Cette culture valorise nécessairement le droit à l’erreur : la recherche produit des essais qui échouent, des hypothèses abandonnées et des chemins qui ne débouchent pas immédiatement sur un produit.

DeepSeek n’est donc pas seulement une histoire de modèle moins cher
Le succès international de DeepSeek a souvent été résumé à une question de coûts, de performances ou de ressources de calcul. Ces dimensions sont importantes, mais elles ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Le projet s’inscrit aussi dans une stratégie de recherche construite plusieurs années auparavant : recruter des profils capables d’explorer, investir dans l’infrastructure et chercher des méthodes nouvelles plutôt que simplement reproduire une architecture existante.
C’est ce contexte qui donne un autre sens aux déclarations de Liang avant que DeepSeek ne devienne un nom mondial.
Pourquoi Truffaut ?
Il serait tentant de construire une filiation intellectuelle complète entre le cinéma de Truffaut et DeepSeek. Les sources disponibles ne permettent pas d’aller aussi loin.
Ce que l’on peut établir est plus précis : au moment d’annoncer son projet AGI en 2023, High-Flyer choisit une formule attribuée au cinéaste français pour exprimer simultanément ambition et sincérité.
La référence fonctionne particulièrement bien pour un projet de recherche : viser très haut sans transformer l’ambition en posture, et conserver suffisamment de liberté pour explorer ce qui n’est pas encore certain.
Une autre image de l’innovation chinoise
Pour un observateur européen, l’histoire de DeepSeek bouscule une représentation encore fréquente : celle d’une Chine technologique surtout capable de produire vite, à grande échelle et à moindre coût.
Les propos de Liang montrent une ambition différente : être reconnu comme contributeur à l’innovation fondamentale. Cela ne signifie pas que la Chine aurait cessé de s’inspirer de recherches internationales — la science moderne est profondément cumulative et mondiale — mais que la volonté affichée est désormais aussi de déplacer la frontière.
DeepSeek devient ainsi intéressant au-delà de ses modèles : l’entreprise révèle une bataille de cultures de recherche, de talents et d’organisation.
De la Nouvelle Vague à la nouvelle vague de l’IA
François Truffaut n’a évidemment rien connu de DeepSeek. La présence de son nom dans cette histoire vient d’un choix fait des décennies après sa mort par une organisation chinoise qui cherchait les mots pour annoncer une ambition technologique.
C’est précisément ce décalage qui rend la référence fascinante : une phrase venue du cinéma français du XXe siècle sert de seuil à un projet chinois d’intelligence artificielle du XXIe.
Et derrière l’anecdote se trouve une question beaucoup plus importante : que se passe-t-il lorsqu’un écosystème longtemps perçu comme suiveur décide que son prochain objectif est de devenir l’un des endroits où naissent les ruptures ?
Sources
- Entretien avec Liang Wenfeng sur High-Flyer et l’exploration de l’AGI36Kr · 36Kr / 量子位等访谈资料
- Entretien 2024 avec Liang Wenfeng sur DeepSeek, innovation et organisation de la recherche36Kr · 36Kr
- Annonce 2023 du projet d’exploration de l’AGIHigh-Flyer · 幻方量化 / High-Flyer
- Publications et informations officielles sur les modèles DeepSeekDeepSeek · DeepSeek