Aller au contenu
STORIMITIK
← Explorer

Storie DécryptageTech et IA

La France s’éloigne-t-elle vraiment de Google et Microsoft ? Dans l’État, la bataille se joue désormais outil par outil

La souveraineté numérique française ne ressemble pas à un grand bouton « déconnecter Google et Microsoft ». Dans les administrations de l’État, elle se construit usage par usage : visioconférence, messagerie, partage de fichiers, documents collaboratifs, cloud et achats logiciels. LaSuite dépasse désormais 500 000 agents utilisateurs chaque mois dans 15 ministères, tandis que Visio doit être généralisé aux services de l’État d’ici 2027. Mais la doctrine officielle prévoit aussi que des solutions privées puissent continuer à coexister lorsqu’elles répondent aux exigences de sécurité et d’interopérabilité.

Par Florent Despréaux

Reconstitution éditoriale d’un poste de travail administratif français confrontant outils publics de LaSuite et outils collaboratifs privés.
V1 STORIMITIK — Reconstitution éditoriale générée. Elle illustre la bataille des usages numériques dans l’État ; elle ne représente pas une administration ni un poste de travail réel.

La France ne quitte pas Google et Microsoft d’un seul geste

Le débat sur la souveraineté numérique donne facilement l’impression qu’un État pourrait remplacer du jour au lendemain toutes les grandes plateformes américaines. La réalité administrative est beaucoup plus progressive. Les usages sont nombreux, les niveaux de sensibilité diffèrent et les logiciels sont imbriqués dans les habitudes de travail.

La doctrine française actuelle ne consiste donc pas à fermer systématiquement la porte aux solutions privées. Elle organise plutôt une hiérarchie : certains services jugés stratégiques doivent être fortement maîtrisés par l’État ; d’autres peuvent rester ouverts au marché, à condition de respecter les exigences de sécurité, d’interopérabilité et de souveraineté définies par la puissance publique.

Poste de travail administratif illustrant la coexistence entre LaSuite et des outils collaboratifs privés.
V1 STORIMITIK — Reconstitution éditoriale générée : le visuel met en scène une opposition d’usages et ne documente pas un poste de travail réel.

LaSuite n’est plus un prototype

LaSuite est l’environnement de travail collaboratif créé et opéré par la Direction interministérielle du numérique. Selon son site officiel, elle est utilisée chaque mois par plus de 500 000 agents dans 15 ministères et de nombreuses administrations.

L’ensemble rassemble plusieurs briques : Tchap pour la messagerie instantanée, Visio pour la visioconférence, FranceTransfert pour l’envoi de fichiers volumineux, mais aussi Docs, Fichiers, la messagerie électronique et des outils de gestion de données. Tchap compte à lui seul 600 000 utilisateurs selon LaSuite.

Le point intéressant n’est donc plus seulement de savoir si l’État sait développer des alternatives. Il s’agit maintenant de mesurer si ces alternatives deviennent assez simples, assez fiables et assez intégrées pour remplacer des réflexes installés depuis des années.

Reconstitution éditoriale d’un agent public utilisant LaSuite et Tchap dans un environnement de travail administratif.
V2 STORIMITIK — Reconstitution éditoriale générée. La scène illustre des usages de LaSuite ; elle ne représente pas un ministère ni des agents identifiables.

Visio montre comment une bascule peut réellement se produire

La visioconférence est le cas le plus avancé. En janvier 2026, la DINUM indiquait que Visio comptait déjà 40 000 utilisateurs réguliers et était en cours de déploiement auprès de 200 000 agents. L’objectif annoncé est d’en faire l’outil de visioconférence généralisé aux services de l’État d’ici 2027.

Sur ce seul usage, le gouvernement affiche explicitement l’objectif de mettre fin au recours aux solutions de visioconférence extra-européennes dans les services de l’État. Le communiqué cite notamment Teams, Zoom, GoTo Meeting et Webex comme exemples de la diversité d’outils aujourd’hui utilisés.

Ce cas ne doit cependant pas être extrapolé à tout le système d’information public. Remplacer un outil de visioconférence est très différent de remplacer une suite bureautique complète, une plateforme cloud, une messagerie ou des logiciels métiers spécialisés.

Le modèle français est volontairement hybride

La doctrine publiée en février 2026 décrit LaSuite comme une architecture en trois cercles. Le premier est un socle stratégique opéré par l’État : Tchap, Visio et FranceTransfert. Le deuxième rassemble des services complémentaires, comme la messagerie électronique ou la coédition de documents, qui peuvent être proposés sans exclusivité aux côtés d’outils privés. Le troisième concerne des outils plus nouveaux encore en expérimentation.

Autrement dit, « souverain » ne signifie pas nécessairement « tout développer en interne ». La même doctrine précise même que lorsqu’aucune solution mutualisée de l’administration n’est disponible ou adaptée, les acheteurs publics doivent d’abord examiner les offres du marché.

Reconstitution éditoriale d’une réunion d’achat numérique public avec critères de sécurité, interopérabilité et maîtrise des données.
V3 STORIMITIK — Reconstitution éditoriale générée. Elle illustre le rôle des critères d’achat public numérique et ne documente aucune réunion réelle.

La commande publique devient un levier de souveraineté

Depuis le 20 mars 2026, certains marchés de l’État portant sur des suites collaboratives ou des logiciels à la demande ayant recours à un service d’hébergement en nuage fourni par un prestataire privé doivent recevoir un avis conforme du directeur interministériel du numérique. Le seuil fixé par l’arrêté est de 2 millions d’euros TTC de montant prévisionnel global annuel.

Ce mécanisme ne bannit pas un fournisseur par son nom. Il encadre la décision selon des critères comme la souveraineté, la sécurité, la sensibilité des données, l’interopérabilité et l’adéquation aux besoins métiers.

Le cloud suit la même logique. En mars 2026, la DINUM indiquait que les commandes réalisées en 2025 dans le cadre de la doctrine « Cloud au centre » représentaient 84 millions d’euros, dont 70 % auprès de fournisseurs européens. Là encore, la tendance est une réorientation des choix, pas une disparition instantanée des acteurs américains.

La vraie bataille est celle des habitudes

Un outil public peut être souverain, sécurisé et open source sans pour autant devenir le réflexe quotidien des agents. Pour gagner l’usage, il doit aussi être suffisamment rapide, stable, compatible avec les autres services et simple à prendre en main.

C’est pour cette raison que les chiffres de déploiement comptent autant que les annonces politiques. Plus de 500 000 utilisateurs mensuels de LaSuite, 40 000 utilisateurs réguliers de Visio au début de 2026, 200 000 agents en cours de déploiement : ces indicateurs mesurent le passage d’une logique de démonstrateur à une logique d’infrastructure de travail.

Infographie éditoriale sur la montée en charge de Visio et l’usage de LaSuite dans l’État.
V4 DATA STORIMITIK — Données officielles : 40 000 utilisateurs réguliers de Visio début 2026, déploiement en cours auprès de 200 000 agents, généralisation prévue aux services de l’État d’ici 2027 ; LaSuite utilisée chaque mois par plus de 500 000 agents dans 15 ministères. Sources : DINUM / LaSuite Numérique.

S’éloigner de Google et Microsoft, mais jusqu’où ?

Il serait donc excessif de dire que la France est en train de quitter Google et Microsoft. Ce que l’on peut documenter, c’est une volonté de réduire certaines dépendances dans l’État, de reprendre la maîtrise de fonctions stratégiques et d’encadrer davantage les achats numériques.

La transformation se fera probablement moins par une grande rupture que par une succession de décisions beaucoup plus concrètes : quelle messagerie utiliser, avec quel outil organiser une réunion, où héberger les données sensibles, comment partager un fichier et quelles conditions imposer au prochain marché logiciel.

C’est là que se joue désormais la souveraineté numérique : non seulement dans l’origine des technologies, mais dans les outils que les agents ouvrent réellement chaque matin.

Sources