Storie DécryptageTech et IA
Une épée volante de 4,6 mètres, une main mécanique géante : Fan Shisan transforme le wuxia en ingénierie réelle
À Chengdu, Fan Shisan ne se contente plus d’imiter les scènes du wuxia. Son équipe construit de vraies machines : une épée volante de 4,6 mètres et environ 100 kg, puis une main mécanique géante téléopérée présentée à 5 000 kg. Derrière les images spectaculaires se cachent surtout des problèmes très concrets de propulsion, stabilité, contrôle et prototypage.
Par Florent Despréaux

Dans les films de wuxia et de xianxia, une épée peut quitter son fourreau, flotter dans les airs et emporter son propriétaire au-dessus du sol. À l’écran, quelques secondes d’effets visuels suffisent. Dans un atelier de Chengdu, Fan Shisan a choisi une autre méthode : essayer de construire physiquement ce que la fiction résout d’ordinaire par l’image.
Le résultat n’est pas une gamme de produits prête à être vendue, ni la démonstration qu’une « épée volante » pourrait remplacer un véhicule. Ce sont des prototypes et des mises en scène expérimentales. Mais ils posent de vrais problèmes d’ingénierie : masse, poussée, équilibre, alimentation, contrôle, résistance des matériaux, sécurité et répétition des essais.
C’est précisément ce déplacement qui rend son travail intéressant. Fan Shisan ne cherche plus seulement à imiter un geste de cinéma : il transforme une idée de fiction en cahier des charges mécanique.
4,6 mètres, environ 100 kg : quand l’épée devient un aéronef expérimental
Le 13 mai 2026, 川观新闻 — le média numérique du Sichuan Daily — a décrit dans le studio de Fan Shisan une « épée volante » de 4,6 mètres de long pour environ 100 kg. Sa structure principale utilise de la fibre de carbone afin de limiter la masse.
Le détail le plus révélateur est invisible dans la silhouette générale : des hélices sont dissimulées dans le corps de l’épée, dont la forme a été adaptée pour permettre la propulsion. Le média chinois indique une charge de conception de 70 kg et la capacité d’emporter une personne pendant une phase de vol limitée.
Autrement dit, l’objet ne « vole » pas parce qu’il ressemble à une épée. Pour conserver l’apparence issue du wuxia, l’équipe doit faire entrer dans cette forme une architecture de propulsion, répartir les masses et maintenir suffisamment de stabilité pour qu’un humain puisse prendre place sur la structure.
C’est là que l’imaginaire commence à résister au monde réel. Une épée fictive peut être aussi fine, silencieuse et agile que le scénario le souhaite. Une machine réelle doit produire de la poussée, supporter son propre poids, rester contrôlable et tolérer les vibrations.
Le vrai sujet n’est pas le vol : c’est la stabilité
Dans un reportage d’avril 2025 consacré à son atelier, Fan Shisan et son équipe expliquaient déjà travailler par essais successifs sur l’équilibre de leurs engins. Le média décrivait un processus de fabrication fait de pièces, de peinture, d’assemblage, de modifications, de tests et de corrections.
Une question revient constamment : comment garder l’image spectaculaire sans laisser l’esthétique dégrader le comportement mécanique ? Plus la forme s’éloigne d’un multicoptère conventionnel, plus la répartition de la poussée et du centre de gravité devient contraignante.
Fan Shisan a ainsi fait d’une scène classique du wuxia un exercice de prototypage. La « magie » visible dans la vidéo repose en réalité sur une succession très matérielle de compromis.
Tout a commencé dans un hôtel, pas dans un laboratoire de robotique
Le parcours de Fan Shisan renforce encore le contraste. Plusieurs portraits chinois le présentent comme un créateur né dans les années 1990 et installé à Chengdu. En 2020, il travaillait encore dans l’hôtellerie.
Selon son propre récit, son employeur cherchait alors à développer les ventes et la communication en ligne. Il commence à se former à la vidéo courte, achète des ouvrages sur le sujet et ouvre un compte autour d’un univers qu’il aime depuis l’enfance : le wuxia, les épées et les héros capables d’accomplir des gestes impossibles.
Avec le temps, le projet change d’échelle. La caméra ne sert plus seulement à filmer des mouvements ou des accessoires. Les idées deviennent suffisamment complexes pour nécessiter un petit collectif réunissant des compétences différentes — conception, fabrication, électricité, arts visuels, assemblage et essais.
Le wuxia devient une liste de problèmes physiques
C’est sans doute la meilleure manière de lire ses vidéos. Chaque pouvoir fictif peut être reformulé comme un problème d’ingénierie.
Faire voler une épée devient un problème de propulsion et d’équilibre. Reproduire une « lame de foudre » devient un problème de haute tension, d’isolation et de sécurité. Donner l’impression qu’un objet répond aux gestes d’un utilisateur devient un problème de capteurs, de commande et de synchronisation.
Le passage de la fiction à la matière impose également une discipline absente du récit : recommencer. Une scène de trois minutes peut exiger des jours ou des semaines de fabrication, de réparation et d’essais. Le reportage du Sichuan Daily décrit précisément cette logique de test, d’ajustement et de nouvelle tentative.
Puis Fan Shisan construit une main mécanique de plusieurs tonnes
En mars 2026, Fan Shisan publie une autre création spectaculaire : une immense main mécanique présentée comme pesant 5 000 kg. Dans la version diffusée sous son nom, l’ensemble possède des doigts articulés et répond aux mouvements d’un opérateur équipé d’une commande portée à la main.
Le mot important est « opérateur ». Il ne s’agit pas d’un robot autonome qui analyserait son environnement et déciderait seul de ses actions. La machine reproduit des commandes humaines : c’est un dispositif téléopéré.
Les séquences où la machine frappe ou déplace un véhicule relèvent en outre d’une mise en scène vidéo. Futurism, qui a analysé la publication, note notamment des accélérations de plans et l’absence de visibilité sur certains mécanismes dans les séquences les plus spectaculaires. La prudence s’impose donc : la vidéo documente bien une construction mécanique géante, mais toutes les performances montrées à l’écran ne peuvent pas être extrapolées comme des caractéristiques techniques certifiées.

Ce que la vidéo montre mieux que l’image fixe
La vidéo originale du bras géant apporte ici quelque chose que les illustrations ne peuvent pas fournir : elle permet de voir la cinématique des doigts, la base mobile et surtout le lien entre le geste de l’opérateur et le mouvement mécanique.
C’est aussi pour cette raison qu’elle doit être regardée comme une source de compréhension du dispositif, et non comme une fiche de certification de ses performances. La vidéo montre un prototype en action ; elle ne transforme pas ce prototype en robot industriel.
Le spectaculaire masque une méthode très classique : prototyper, casser, corriger
Derrière l’esthétique de science-fiction, la méthode est familière à n’importe quel atelier de prototypage : imaginer une fonction, construire une première version, constater qu’elle ne se comporte pas comme prévu, modifier la géométrie ou les composants, puis recommencer.
La différence tient au point de départ. Un bureau d’études industriel reçoit habituellement une fonction mesurable — déplacer une charge, atteindre une vitesse, réduire une consommation. Chez Fan Shisan, la contrainte initiale est narrative : « faire comme dans le wuxia ».
Cette contrainte change le design. Il ne suffit pas que la machine fonctionne : elle doit encore ressembler à l’objet imaginé. L’enveloppe visuelle devient donc elle-même une spécification technique.
Pourquoi il ne faut pas confondre prototype spectaculaire et produit
La viralité de ces vidéos crée facilement un raccourci : si une épée emporte un homme quelques secondes ou si une main mécanique frappe une voiture, la technologie serait presque prête pour un usage réel. Ce n’est pas ce que démontrent les sources disponibles.
Un produit industriel doit répondre à d’autres exigences : endurance, répétabilité, procédures de sécurité, maintenance, documentation, conformité réglementaire, contrôle des défaillances et performances reproductibles. Les créations de Fan Shisan sont avant tout des prototypes éditoriaux conçus pour matérialiser une idée et produire une scène.
Cela n’enlève rien à leur intérêt. Au contraire : leur valeur vient précisément du passage entre deux mondes. Elles montrent tout ce qu’il faut ajouter à une idée pour qu’elle cesse d’être seulement une image.
À Chengdu, la culture maker rencontre l’imaginaire chinois
Fan Shisan s’inscrit aussi dans une culture chinoise du « 手搓 » — littéralement fabriquer quelque chose de ses mains, souvent avec une connotation de bricolage technique ambitieux. Sur les plateformes vidéo, le terme accompagne des créations qui mélangent fabrication, électronique, mécanique et spectacle.
Son cas ajoute une couche culturelle particulière : il ne cherche pas à reproduire n’importe quel futur. Son réservoir d’idées vient du wuxia et du xianxia, des univers où le corps, l’arme et le déplacement échappent volontairement aux lois ordinaires.
Le résultat est une forme de rétro-ingénierie de l’impossible : partir d’une scène inventée, puis demander quelle combinaison de matériaux, de moteurs, de commandes et de mise en scène pourrait en produire une version physique crédible.
La fiction devient un cahier des charges
L’épée volante de Fan Shisan n’annonce pas un nouveau moyen de transport. Sa main mécanique géante n’annonce pas davantage l’arrivée d’un robot autonome de cinq tonnes.
Elles racontent autre chose : la frontière entre création de contenu et ingénierie devient poreuse. Un créateur peut partir d’une référence culturelle, réunir des compétences techniques, prototyper un objet réel, filmer ses limites et transformer le processus lui-même en récit.
Dans cette logique, la science-fiction — ou plus exactement ici l’imaginaire wuxia — n’est plus seulement une source d’images. Elle devient une série de questions d’ingénieur : comment faire tenir la masse ? où cacher la propulsion ? comment piloter le mouvement ? que faut-il modifier quand le prototype devient instable ?
C’est peut-être cela, au fond, que Fan Shisan fabrique de plus intéressant : non pas des objets magiques, mais des machines qui révèlent tout ce que la magie devait jusque-là nous éviter d’expliquer.
Immersion en vidéo
Hébergée sur YouTube
VIDÉO — Sword man Fan 13. Démonstration de la main mécanique géante téléopérée. La vidéo montre le prototype et sa commande ; elle ne constitue pas une certification indépendante de toutes les performances mises en scène.
Sources
- “手搓”载人飞剑,成都博主范十三上新“御剑飞行”名场面川观新闻 / Sichuan Daily · 尹梦奇 — 川观新闻 · 13 mai 2026
- 手搓载人飞剑!实现独属我们中国人的浪漫——御剑飞行!Bilibili — 剑客范十三 · 剑客范十三 · 8 mai 2026
- 倾注热爱,“武”出精气神——90后博主范十三将武术与科技结合人民日报 / People’s Daily · 游仪 — 人民日报 · 13 janvier 2026
- 剑客范十三:从一个人的武侠梦到一群人的江湖川观新闻 / Sichuan Daily · 尹梦奇、曹凘源、李强 — 川观新闻 · 9 avril 2025
- I Built a 5,000KG Giant Robot Arm to SLAP My Friend!!!YouTube — Sword man Fan 13 · Sword man Fan 13
- Man Engineers Giant Robot Hand to Smash His EnemiesFuturism · Joe Wilkins · 15 avril 2026