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Storie DécryptageTech et IA

Deux amis d’enfance ont commencé par installer des data centers à côté de puits de pétrole. Huit ans plus tard, Crusoe vaut 30,9 milliards de dollars et construit l’infrastructure de l’IA

En 2018, Chase Lochmiller et Cully Cavness partent d’un problème très physique : du gaz naturel produit sur certains champs pétroliers est difficile à transporter et finit brûlé en torchère. Leur idée consiste à déplacer le calcul vers cette énergie. Huit ans plus tard, Crusoe a cédé son activité Bitcoin, construit des campus IA de plusieurs gigawatts et vient de lever 3,9 milliards de dollars sur une valorisation de 30,9 milliards.

Par Florent Despréaux

Date d’observation :

Lieu : États-Unis

Illustration éditoriale STORIMITIK montrant l’évolution de Crusoe, du gaz torché sur des champs pétroliers aux grands data centers dédiés à l’intelligence artificielle.
Illustration éditoriale STORIMITIK. La scène combine l’origine historique de Crusoe et son activité actuelle ; elle ne représente pas un site réel unique. L’activité liée au gaz de torchère a été cédée en 2025.

Au départ, il y a une flamme. Pas une métaphore : une torchère au milieu d’un champ pétrolier. Lorsqu’un puits produit du pétrole, il peut aussi faire remonter du gaz naturel. Quand ce gaz ne peut pas être transporté ou valorisé économiquement, il peut être brûlé sur place.

En 2018, deux amis de lycée du Colorado, Chase Lochmiller et Cully Cavness, voient dans cette énergie perdue autre chose qu’un problème : une ressource informatique.

L’idée fondatrice : déplacer le calcul vers l’énergie

Le modèle traditionnel du data center est intuitif : on construit les serveurs là où l’on veut les exploiter, puis on apporte l’électricité, le réseau et le refroidissement.

Crusoe inverse la logique. Si une source d’énergie est disponible dans un endroit isolé mais difficile à déplacer, pourquoi ne pas installer le calcul à côté de cette énergie ?

Son activité historique, baptisée Digital Flare Mitigation, captait du gaz naturel qui aurait autrement été torché, le convertissait en électricité avec des générateurs sur site, puis alimentait des data centers modulaires co-localisés sur les champs pétroliers.

Illustration éditoriale STORIMITIK du modèle historique de Crusoe : gaz associé au pétrole, production d’électricité sur site, data center modulaire et calcul.
V2 STORIMITIK — reconstitution éditoriale du modèle historique de Crusoe. L’activité Bitcoin / Digital Flare Mitigation a été cédée à NYDIG en 2025 ; l’image n’illustre donc pas l’activité actuelle de Crusoe.

Bitcoin était presque l’application parfaite

Reste une question : que faire tourner dans un data center installé loin des grands centres urbains ? À la fin des années 2010, le minage de Bitcoin constitue une réponse presque idéale. Il consomme beaucoup d’électricité, mais son calcul peut être effectué loin des utilisateurs.

Le Bitcoin devient donc le premier grand débouché économique de Crusoe. Plus qu’une curiosité crypto, il valide une idée stratégique : certains workloads informatiques peuvent être déplacés vers l’énergie au lieu d’obliger l’énergie à venir jusqu’au workload.

Schéma éditorial STORIMITIK expliquant le principe historique de Crusoe : gaz capté, électricité produite sur place puis alimentation d’une infrastructure de calcul.
Schéma pédagogique STORIMITIK. Il transpose le principe historique vers le calcul IA pour en expliquer la mécanique. En pratique, l’activité liée au gaz de torchère a été cédée en 2025 et n’est plus l’activité de Crusoe.

De l’expérience à une flotte de data centers modulaires

Au moment où Crusoe annonce la cession de son activité historique en mars 2025, l’entreprise indique avoir déployé plus de 425 data centers modulaires représentant plus de 250 MW dans sept États américains et en Argentine.

Crusoe affirme également que son activité de réduction du torchage a évité le torchage de près de 22 milliards de pieds cubes de gaz et 2,7 millions de tonnes métriques d’émissions de gaz à effet de serre. Ces chiffres sont ceux publiés par l’entreprise ; ils ne constituent pas une mesure indépendante.

Puis l’IA générative transforme le problème

L’explosion des modèles d’intelligence artificielle change brutalement l’équation. Il ne suffit plus d’obtenir des GPU performants. Il faut des bâtiments, du refroidissement, des transformateurs, des sous-stations, du foncier et surtout des centaines de mégawatts — puis des gigawatts — d’électricité.

Le problème que Crusoe avait appris à résoudre dans les champs pétroliers devient soudain central pour l’IA : trouver l’énergie, puis mettre le calcul à côté.

2025 : Crusoe vend le business qui l’avait fait naître

En mars 2025, Crusoe annonce la vente à NYDIG de son activité de minage Bitcoin, incluant Digital Flare Mitigation. Environ 135 salariés doivent rejoindre NYDIG. Les conditions financières ne sont pas rendues publiques.

Crusoe explique vouloir concentrer ses ressources sur une infrastructure IA verticalement intégrée : énergie, data centers, cloud et calcul GPU. Ce n’est donc pas l’abandon de sa logique fondatrice, mais son changement d’échelle.

Le vrai produit n’était peut-être jamais le Bitcoin

Avec le recul, le Bitcoin peut être lu comme une première charge informatique flexible permettant de prouver le modèle économique. L’actif stratégique de Crusoe est devenu la maîtrise du lien entre énergie, électricité, infrastructure et calcul.

Cette compétence explique pourquoi l’entreprise s’est progressivement transformée en développeur de sites, constructeur de bâtiments, opérateur énergétique, fabricant d’équipements et fournisseur de cloud IA.

Abilene : quand le module devient un campus de 1,2 GW

Le symbole le plus spectaculaire se trouve à Abilene, au Texas. Crusoe commence en juin 2024 la construction d’un premier projet de plus de 200 MW sur le Lancium Clean Campus.

En mars 2025, Crusoe annonce une extension à huit bâtiments, environ 4 millions de pieds carrés et 1,2 GW de capacité électrique. Les deux premiers bâtiments sont ensuite énergisés en moins d’un an après le début du chantier, selon l’entreprise.

Le site devient le campus phare de Stargate à Abilene. OpenAI le présente comme son site Stargate I, développé avec Oracle, tandis que Crusoe en assure la conception et la construction de l’infrastructure.

Puis Abilene grossit encore : 900 MW supplémentaires pour Microsoft

En mars 2026, Crusoe annonce un second campus de 900 MW à Abilene destiné à soutenir l’infrastructure IA de Microsoft. Situé à côté du premier ensemble, il doit porter la capacité projetée totale de Crusoe dans la zone à environ 2,1 GW.

Le premier bâtiment de ce nouveau campus est attendu pour mi-2027. Le simple fait de parler en gigawatts montre que le data center devient désormais un projet énergétique autant qu’un projet informatique.

Illustration éditoriale STORIMITIK montrant le changement d’échelle de Crusoe, des modules sur sites pétroliers aux grands campus IA.
V3 STORIMITIK — reconstitution éditoriale. Le jalon « ≈4,9 GW » correspond à l’annonce officielle du 9 juin 2026. Au 17 septembre 2026, Crusoe annonçait désormais plus de 6 GW de capacité brute contractualisée.

4,9 GW en juin ; plus de 6 GW en septembre

Le 9 juin 2026, Crusoe annonce 4,9 GW de capacité d’infrastructure IA contractualisée entre ses projets de data centers et Crusoe Cloud, avec un pipeline de développement supérieur à 40 GW.

Trois mois plus tard, lors de sa Série F, l’entreprise annonce déjà plus de 6 GW de capacité brute contractualisée, dont environ 1 GW livré et opérationnel.

Planche DATA STORIMITIK retraçant Crusoe de 2018 à 2026 : origine dans le gaz torché, sortie du Bitcoin, levée de fonds, valorisation et capacité IA.
V4 DATA STORIMITIK. « 3,9 Md$ » désigne le premier closing de la Série F annoncé le 17 septembre 2026 ; « ≈4,9 GW » est le jalon communiqué le 9 juin 2026. Le chiffre plus récent annoncé en septembre est supérieur à 6 GW de capacité brute contractualisée.

Septembre 2026 : 3,9 milliards de dollars levés, 30,9 milliards de valorisation

Le 17 septembre 2026, Crusoe annonce le premier closing d’une Série F de 3,9 milliards de dollars, sur une valorisation post-money de 30,9 milliards de dollars. Le tour est codirigé par Atreides Management, Mubadala Capital et Valor Equity Partners, avec notamment NVIDIA, Founders Fund, GIC et Qatar Investment Authority parmi les investisseurs.

Reuters confirme cette levée et cette valorisation. Crusoe revendique en parallèle plus de 140 milliards de dollars de valeur contractuelle totale sur sa plateforme. Ce dernier chiffre est une donnée communiquée par l’entreprise.

Le paradoxe énergétique de l’IA

L’intelligence artificielle est souvent décrite comme une technologie immatérielle. Mais derrière chaque modèle se trouvent des bâtiments, du cuivre, des transformateurs, des équipements de refroidissement, des terres, des lignes électriques et des GPU installés dans des racks.

L’IA est du logiciel, mais son expansion est de plus en plus contrainte par de l’ingénierie lourde.

Crusoe pousse désormais la logique jusqu’au « BYO power »

En 2026, Crusoe popularise une approche qu’elle appelle « BYO power » : ne plus attendre passivement qu’un réseau fournisse plusieurs centaines de mégawatts, mais développer ou sécuriser l’énergie en même temps que le calcul.

L’entreprise indique combiner selon les projets réseau, gaz naturel, batteries, nucléaire, thermique et renouvelables. Elle se présente aujourd’hui comme une entreprise « energy-first » : l’énergie est traitée comme le point de départ du data center, pas comme une contrainte secondaire.

Le gaz torché n’est donc plus le sujet principal

Dire aujourd’hui que « Crusoe fait tourner l’IA avec le pétrole » serait trompeur. L’entreprise a cédé en 2025 son activité historique Bitcoin / Digital Flare Mitigation.

Le pétrole et le gaz torché restent essentiels pour comprendre l’origine de son raisonnement : installer le calcul là où l’énergie peut être mobilisée. Ils ne décrivent plus à eux seuls son infrastructure actuelle.

La géographie traditionnelle des data centers s’inverse

Pendant longtemps, les data centers étaient principalement pensés autour des grands marchés cloud, des réseaux télécoms et de la proximité des utilisateurs. Pour l’entraînement de grands modèles, la disponibilité de centaines de mégawatts peut devenir plus décisive que quelques millisecondes supplémentaires de latence.

Cette nouvelle contrainte peut déplacer la géographie du calcul vers les régions disposant d’électricité abondante, de foncier, de réseaux robustes et de capacité à construire rapidement.

Le calcul devient une industrie lourde

À plusieurs gigawatts, un data center ne ressemble plus simplement à une extension du cloud traditionnel. Il faut penser comme un énergéticien, un promoteur, un industriel et un opérateur de réseau en même temps.

C’est ce que résume le terme « AI factory », ou « usine d’IA », utilisé par Crusoe : le calcul est désormais produit dans des infrastructures dont l’échelle ressemble à celle de grands complexes industriels.

L’énergie pourrait devenir l’avantage compétitif décisif

Pendant plusieurs années, l’industrie a surtout regardé la compétition pour les GPU NVIDIA. Mais posséder les puces ne suffit pas si personne ne peut les alimenter.

Crusoe tente donc de créer son avantage sur une chaîne beaucoup plus large : trouver le terrain, sécuriser ou produire l’énergie, fabriquer certains équipements, construire le data center, installer le calcul puis fournir le cloud.

Mais la question environnementale devient plus difficile

La première Crusoe pouvait raconter une équation relativement simple : utiliser un gaz qui aurait autrement été torché. La nouvelle Crusoe construit plusieurs gigawatts de capacités informatiques supplémentaires.

Même avec des renouvelables, des batteries, du nucléaire potentiel et des architectures de refroidissement optimisées, cette croissance implique une empreinte matérielle et énergétique considérable. La question devient donc moins « peut-on récupérer une énergie perdue ? » que « comment alimenter durablement une demande de calcul qui augmente à une vitesse exceptionnelle ? »

C’est peut-être la vraie histoire de Crusoe

Le parcours de Crusoe peut donner l’impression d’une suite de pivots : gaz torché, Bitcoin, GPU, cloud, Stargate. Mais une continuité relie toutes ces étapes.

Crusoe cherche depuis le début à résoudre la relation entre énergie et calcul.

En 2018, le problème était : nous avons de l’énergie disponible mais difficile à valoriser localement. En 2026, le problème s’est presque inversé : l’IA réclame une quantité gigantesque de calcul, mais l’énergie et les infrastructures nécessaires n’arrivent pas assez vite.

Deux amis de lycée ont commencé par mettre des serveurs à côté d’une énergie que personne ne voulait transporter. Huit ans plus tard, l’entreprise vaut 30,9 milliards de dollars et construit des infrastructures dont la puissance se compte en gigawatts.

La question n’est plus « peut-on installer un data center à côté d’un puits de pétrole ? ». Elle est devenue : « où trouver les gigawatts nécessaires pour alimenter l’intelligence artificielle ? »

La réponse de Crusoe reste étonnamment proche de son intuition de départ : ne commencez pas par chercher où installer les serveurs. Commencez par chercher l’énergie.

Sources