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Métro dans les immeubles, rue au 22e étage : pourquoi Chongqing ressemble vraiment à une ville cyberpunk

Sur les réseaux sociaux, Chongqing ressemble parfois à une ville créée par une intelligence artificielle : gratte-ciel empilés sur les montagnes, routes suspendues, monorail traversant un immeuble, rues qui changent d’étage et façades illuminées au-dessus des fleuves. Pourtant, presque rien de tout cela n’a été construit pour TikTok.

Par Florent Despréaux

Lieu : Chongqing, Chine

Vue nocturne de Hongyadong à Chongqing, complexe illuminé à plusieurs niveaux construit dans la pente.
Hongyadong à Chongqing : un complexe de 13 niveaux construit dans la pente et devenu l’une des images emblématiques de la ville. Photo : Florent Despréaux / STORIMITIK.

Sur les réseaux sociaux, Chongqing ressemble parfois à une ville créée par une intelligence artificielle : gratte-ciel empilés sur les montagnes, routes suspendues, monorail traversant un immeuble, rues qui changent d’étage et façades illuminées au-dessus des fleuves. Pourtant, presque rien de tout cela n’a été construit pour TikTok. Le spectacle vient d’abord d’une contrainte très réelle : faire fonctionner une mégapole au milieu des montagnes et des rivières. Aujourd’hui, cette géographie est devenue l’un des moteurs de son succès touristique mondial.

Une ville qui donne l’impression d’avoir plusieurs rez-de-chaussée

À Chongqing, regarder une carte en deux dimensions ne suffit pas toujours.

La ville est installée sur un territoire dominé par les montagnes et les collines, traversé par le Yangtsé, le Jialing et un réseau dense de vallées. Cette topographie oblige depuis longtemps routes, immeubles, transports et cheminements piétons à se superposer plutôt qu’à simplement s’étendre horizontalement.

Le résultat est parfois déroutant.

À la Kuixing Tower, par exemple, une passerelle donne l’impression de rejoindre une rue au niveau du sol. Elle se trouve pourtant 22 étages au-dessus d’une autre rue. Le gouvernement municipal présente cette configuration comme l’une des illustrations emblématiques de la ville tridimensionnelle de Chongqing.

Ce qui paraît être une bizarrerie architecturale est en réalité une conséquence logique du relief.

Panorama de Chongqing avec le fleuve, les ponts, les tours et plusieurs niveaux de voies urbaines.
À Chongqing, relief, fleuve, ponts, voies rapides et immeubles se superposent. Photo : Florent Despréaux / STORIMITIK.

Le métro qui traverse un immeuble est réel

L’image la plus célèbre reste celle de Liziba.

La station de la ligne 2 n’est pas simplement située à côté d’un immeuble : elle occupe les 6e et 7e étages d’un bâtiment résidentiel et commercial. La station a été achevée en 2004 et constitue le premier exemple chinois de station de monorail surélevée intégrée à ce type de bâtiment.

La scène est devenue tellement célèbre qu’une plateforme d’observation d’environ 1 367 m² a ensuite été aménagée pour permettre aux visiteurs de photographier les trains entrant dans l’immeuble.

Voilà un exemple presque parfait du mécanisme Chongqing : une solution urbaine devient une attraction touristique.

Le monorail ne traverse pas l’immeuble parce qu’un scénographe cherchait une image virale. Il est devenu viral parce que la solution technique est extraordinairement photogénique.

Le « cyberpunk » vient surtout des couches

De jour, la ville permet de comprendre le système. De nuit, celui-ci change complètement de perception.

Les routes, ponts, immeubles, bateaux, berges, commerces et lignes lumineuses deviennent autant de plans superposés.

C’est là qu’apparaît cette esthétique qualifiée un peu partout de « cyberpunk » ou de « 8D city ». Le terme n’est évidemment pas une catégorie urbanistique. Mais il décrit assez bien l’expérience visuelle : il devient parfois difficile de comprendre à quel niveau on se trouve et quel élément passe au-dessus ou au-dessous d’un autre.

Vue nocturne de Chongqing avec une infrastructure rouge au premier plan et des gratte-ciel illuminés à l’arrière-plan.
La nuit accentue l’impression de profondeur : infrastructures, circulation et gratte-ciel forment plusieurs plans urbains superposés. Photo : Florent Despréaux / STORIMITIK.

Hongyadong : 13 étages construits dans la falaise

Et puis il y a Hongyadong.

Ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas une vieille ville restée intacte pendant des siècles. Le complexe contemporain a été développé en 2006, en s’inspirant notamment des maisons traditionnelles sur pilotis de Chongqing, les diaojiaolou.

Son architecture exploite directement la falaise. Le complexe compte 13 niveaux et combine restauration, commerces, loisirs, circulation piétonne et architecture de style traditionnel.

La nuit, son illumination a produit l’une des images les plus reconnaissables de la ville.

Quand l’infrastructure devient du contenu

Liziba montre particulièrement bien un phénomène nouveau.

La ville a d’abord construit une infrastructure. Les touristes l’ont ensuite transformée en contenu. Puis la ville a dû aménager une infrastructure supplémentaire — la plateforme d’observation — pour accueillir ceux qui venaient produire ce contenu.

VILLE → IMAGE → RÉSEAUX SOCIAUX → VISITEURS → NOUVEAUX AMÉNAGEMENTS → NOUVELLES IMAGES.

Le gouvernement municipal reconnaît désormais explicitement le rôle des vidéos courtes : le monorail traversant l’immeuble, le relief spectaculaire et Hongyadong sont devenus des symboles internationaux de Chongqing, amplifiés par les plateformes sociales.

Et le phénomène dépasse largement les touristes chinois

Cette visibilité numérique accompagne une progression rapide du tourisme international.

En 2025, Chongqing a accueilli 2,1478 millions de visiteurs entrants, soit une augmentation de 68,2 % sur un an selon la commission municipale du tourisme.

L’enjeu pour Chongqing n’est donc plus simplement de devenir virale. La ville elle-même pose désormais la question suivante : comment transformer ce buzz mondial en attractivité durable, capable de pousser les voyageurs à découvrir autre chose que Liziba et Hongyadong ?

Cette distinction est importante. Une ville peut être extrêmement visible sans nécessairement retenir longtemps ses visiteurs.

506 millions de voyages touristiques domestiques en 2025

L’échelle du phénomène est déjà considérable.

En 2025, la municipalité de Chongqing a enregistré 506 millions de visites touristiques domestiques, soit une progression de 7 % sur un an.

Ce chiffre concerne l’ensemble de la vaste municipalité de Chongqing, pas uniquement son centre urbain. Mais il permet de comprendre pourquoi les espaces les plus célèbres doivent désormais gérer des volumes considérables.

Pendant les neuf jours du Nouvel An chinois 2026, Hongyadong a accueilli à lui seul 1,38 million de visites, selon les statistiques municipales sur les principales attractions suivies.

La viralité a donc une traduction physique : des personnes doivent circuler, attendre, photographier, manger, prendre les transports et repartir.

Une attraction peut même être un ancien moyen de transport

La même transformation s’observe avec le téléphérique du Yangtsé.

Mis en service en 1987, il était d’abord une infrastructure de transport permettant de traverser le fleuve.

Il est aujourd’hui devenu une attraction touristique à part entière et accueille, selon le gouvernement municipal, plus de quatre millions de visites par an.

Encore une fois, Chongqing n’a pas forcément besoin d’inventer une attraction. Elle peut transformer en expérience touristique ce que sa géographie l’avait obligée à construire.

Le véritable spectacle est donc la ville qui fonctionne

C’est probablement là que l’étiquette « cyberpunk » devient trompeuse.

Elle donne l’impression d’un décor. Or Chongqing est exactement l’inverse.

Les ponts transportent réellement les habitants. Les monorails sont utilisés quotidiennement. Les tours abritent bureaux et logements. Les routes à plusieurs niveaux répondent aux différences d’altitude. Les bateaux circulent sur les fleuves. Hongyadong accueille restaurants et commerces.

Le spectacle vient du fait que toutes ces fonctions ordinaires deviennent extraordinaires lorsqu’elles sont empilées dans un relief pareil.

Pourquoi Chongqing fonctionne si bien sur les réseaux

Les plateformes privilégient les images que l’on comprend instantanément.

Un train entrant dans un immeuble demande une seconde. Une rue située 22 étages au-dessus d’une autre également. Hongyadong éclairé la nuit fonctionne immédiatement.

Le spectateur n’a pas besoin de connaître l’histoire de Chongqing. La réaction précède l’explication : « Comment est-ce possible ? »

Et seulement après vient la deuxième question : « Où est-ce ? »

C’est exactement l’un des mécanismes les plus puissants de viralité.

Chongqing a réussi quelque chose que beaucoup de villes cherchent à fabriquer

De nombreuses destinations créent aujourd’hui des installations dans l’espoir qu’elles deviennent « instagrammables ».

Chongqing dispose d’un avantage beaucoup plus difficile à reproduire. Son contenu viral existe déjà dans son infrastructure.

La montagne a imposé la verticalité. Les fleuves ont imposé les ponts et les traversées. La densité a favorisé la superposition. Puis l’éclairage, le tourisme et les réseaux sociaux ont transformé cette réalité fonctionnelle en spectacle mondial.

Vue nocturne de Hongyadong à Chongqing, complexe illuminé construit dans la pente au-dessus de la rivière.
Hongyadong à Chongqing : un complexe de 13 niveaux construit dans la pente et devenu l’une des images emblématiques de la ville. Photo : Florent Despréaux / STORIMITIK.

Chongqing ne ressemble pas à une ville du futur parce qu’elle a été construite pour ressembler au futur. Elle y ressemble parce qu’elle a dû inventer une autre manière de construire une ville.

Sources