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Storie DécryptageTech et IA

Le cheval a perdu son travail face au moteur. Pourquoi l’IA ne condamne pas encore l’homme au même sort

Au début du XXe siècle, les chevaux et les mules fournissaient encore une part majeure de la puissance de travail des fermes américaines. En 1918, ils étaient 26,723 millions sur les exploitations, contre seulement 85 000 tracteurs. En 1949, le rapport avait basculé : 8,274 millions de chevaux et mules, 3,5 millions de tracteurs. La machine avait remplacé une fonction économique très précise. Avec l’IA, la comparaison est tentante — mais elle s’arrête là : un métier humain est un assemblage de tâches, et les données actuelles décrivent davantage une transformation qu’une disparition générale du travail.

Par Florent Despréaux

Triptyque STORIMITIK montrant un cheval de trait, un tracteur et une travailleuse contemporaine utilisant des technologies d’intelligence artificielle.
V1 STORIMITIK — La mécanisation a remplacé une fonction précise de la traction animale ; l’IA actuelle automatise surtout certaines tâches au sein de métiers humains.

Le cheval avait un métier économique très clair : fournir de la puissance

Pendant des siècles, chevaux et mules ont fourni une force motrice essentielle à l’agriculture, au transport et à une partie de l’industrie. Dans une ferme, leur fonction économique était relativement simple : tirer, déplacer, transporter.

Le moteur à combustion interne puis le tracteur ont progressivement fourni cette même fonction avec davantage de puissance, moins de contraintes biologiques et une capacité à travailler plus longtemps. Dans ce cas précis, la technologie n’a pas seulement assisté l’animal : elle l’a remplacé dans une grande partie de son rôle productif.

L’USDA décrit explicitement cette transition comme une mécanisation progressive des fermes, dans laquelle les machines ont remplacé chevaux et mules. Le phénomène apparaît très clairement dans les chiffres du début du XXe siècle.

1918–1949 : la bascule en trente ans

En 1918, les fermes américaines comptaient 26,723 millions de chevaux et mules, contre 85 000 tracteurs. C’était le sommet historique du cheptel de travail agricole mesuré dans cette série.

Au 1er janvier 1949, il ne restait plus que 8,274 millions de chevaux et mules, tandis que le nombre de tracteurs atteignait 3,5 millions. La baisse ne s’explique pas par une seule invention ni une seule année : disponibilité des tracteurs, amélioration des modèles, hausse du coût du travail agricole et évolution de l’économie ont accéléré la substitution.

Le mécanisme est important : une machine est devenue suffisamment meilleure pour accomplir une fonction qui constituait l’essentiel de la valeur économique de l’animal dans ce contexte.

Infographie STORIMITIK comparant chevaux, mules et tracteurs dans les fermes américaines en 1918 et en 1949.
V2 STORIMITIK — Fermes américaines : 26,723 millions de chevaux et mules et 85 000 tracteurs en 1918 ; 8,274 millions de chevaux et mules et 3,5 millions de tracteurs en 1949. Source : USDA.

Pourquoi l’être humain n’est pas simplement le prochain cheval

La comparaison devient trompeuse dès que l’on oublie une différence fondamentale : un cheval ne peut pas quitter la traction agricole pour devenir mécanicien, ingénieur, infirmier, commercial ou programmeur. Un être humain, lui, peut apprendre, changer de poste, recombiner des compétences et créer de nouvelles activités.

Surtout, un métier humain n’est généralement pas une fonction unique. Il rassemble des dizaines de tâches : certaines routinières, d’autres relationnelles ; certaines purement numériques, d’autres physiques ; certaines faciles à formaliser, d’autres liées au jugement, à l’expérience ou à la responsabilité.

L’intelligence artificielle générative peut donc automatiser une partie d’un métier sans faire disparaître immédiatement l’ensemble du poste. C’est précisément ce que les travaux récents de l’Organisation internationale du Travail cherchent à mesurer.

25 % des emplois sont exposés à un certain degré — pas 25 % condamnés

L’indice mondial OIT–NASK publié en 2025 estime qu’environ un quart de l’emploi mondial se situe dans des professions présentant un certain degré d’exposition à l’IA générative. Cette exposition mesure un potentiel d’automatisation de tâches, pas une prévision de licenciement.

La catégorie d’exposition la plus élevée ne représente que 3,3 % de l’emploi mondial. Les métiers administratifs et de bureau restent les plus exposés, tandis que l’exposition augmente également dans plusieurs professions professionnelles et techniques très numérisées.

La conclusion de l’OIT est plus nuancée que les scénarios d’apocalypse de l’emploi : puisque la plupart des professions comportent encore des tâches nécessitant une intervention humaine, la transformation du travail est considérée comme l’effet le plus probable de la GenAI.

Infographie STORIMITIK sur l’exposition mondiale des emplois à l’IA générative selon l’OIT, avec 25 % exposés à un certain degré et 3,3 % dans la catégorie la plus élevée.
V3 STORIMITIK — OIT 2025 : 25 % de l’emploi mondial se trouve dans des professions présentant un certain degré d’exposition à la GenAI ; 3,3 % relève de la catégorie la plus élevée. Les emplois administratifs figurent parmi les plus exposés.

En 2026, les destructions massives d’emplois ne sont toujours pas visibles dans les données

Une revue empirique publiée par l’OIT en juin 2026 rassemble des expériences, données d’entreprises, études de plateformes et enquêtes auprès de travailleurs dans plusieurs pays. Elle trouve des gains de productivité réels mais inégaux, et constate que les déplacements d’emplois à grande échelle restent jusqu’ici limités.

Cela ne signifie pas que le risque est nul. L’OIT souligne notamment l’érosion possible des opportunités pour les travailleurs plus jeunes, les inégalités entre entreprises et pays, ainsi que la transformation de l’autonomie et de l’organisation du travail.

Le bon indicateur n’est donc pas seulement le nombre de postes supprimés. Il faut aussi regarder quelles tâches disparaissent, lesquelles deviennent plus productives, quelles compétences prennent de la valeur et où les nouveaux points d’entrée dans une profession se ferment.

L’analogie du cheval reste utile — si l’on comprend sa limite

Le cheval rappelle qu’une technologie peut réellement éliminer une fonction économique lorsqu’elle devient meilleure sur presque tous les critères pertinents. Ce n’est donc pas absurde de poser la question du remplacement humain.

Mais le travail humain n’est pas une fonction homogène. Tant que l’IA remplace surtout des tâches plutôt que la totalité des capacités nécessaires à un métier, la comparaison avec la traction animale reste incomplète.

La vraie rupture arriverait si les machines devenaient simultanément capables d’exécuter, à moindre coût et avec suffisamment de fiabilité, presque toutes les tâches qui donnent de la valeur économique au travail humain — physiques, cognitives, relationnelles et décisionnelles. Les données disponibles en 2026 ne permettent pas d’affirmer que nous en sommes là.

Le défi n’est peut-être pas de sauver chaque tâche, mais de réussir la transition

La mécanisation agricole a libéré des travailleurs pour d’autres secteurs, mais cette transformation a aussi bouleversé des territoires, des métiers et des trajectoires de vie. Les transitions technologiques ne sont jamais neutres simplement parce que l’économie finit par créer de nouveaux emplois.

Avec l’IA, l’enjeu est donc autant social qu’économique : formation, mobilité professionnelle, partage des gains de productivité, qualité des nouveaux emplois et capacité à maintenir des voies d’entrée pour les jeunes travailleurs.

Le cheval a effectivement perdu une grande partie de son rôle productif face au moteur. L’être humain, lui, n’a pas encore perdu « son travail » face à l’IA. Mais il commence déjà à voir certaines de ses tâches changer de propriétaire.

Sources