Aller au contenu
STORIMITIK
← Explorer

Storie DécryptageTech et IA

1,5 tonne, 3 mètres de levée, zéro conducteur : le chariot élévateur devient autonome

À Épinoy, un chariot autonome réalise déjà des missions complètes au milieu d’un entrepôt en activité. KUKA commercialise désormais un modèle capable de transporter jusqu’à 1,5 tonne et de lever à 3 mètres. La prochaine bataille de la logistique se joue moins sur le véhicule que sur sa capacité à percevoir, décider et travailler avec les humains.

Par Florent Despréaux

Date d’observation :

Illustration éditoriale STORIMITIK montrant un chariot élévateur autonome transportant une palette dans un entrepôt partagé avec des opérateurs.
Illustration éditoriale STORIMITIK.

Pendant longtemps, l’automatisation d’un entrepôt se voyait surtout au sol : lignes, rails, bandes magnétiques, zones fermées. La machine suivait un trajet prévu à l’avance.

En 2026, la promesse change de nature. Le chariot ne se contente plus de suivre une route : il peut repérer une palette, comprendre où elle se trouve, planifier une trajectoire et accomplir une mission complète sans conducteur.

Ce basculement est déjà visible en France. En mars 2026, GXO a déployé à Épinoy, dans le Pas-de-Calais, son premier chariot industriel autonome alimenté par la technologie de KION. Le site, qui utilise plus de 200 chariots manuels, sert de terrain d’essai grandeur nature à cette nouvelle génération de logistique.

À Épinoy, le chariot autonome travaille déjà au milieu d’un entrepôt réel

Le pilote GXO-KION n’est pas une démonstration isolée derrière une barrière. KION indique que le véhicule réalise des missions de transport de bout en bout pendant l’exploitation du site.

Avant son déploiement, l’entrepôt a été cartographié avec des scanners spatiaux puis transformé en jumeau numérique. Le véhicule utilise ensuite des caméras assistées par IA, installées au plafond et sur le chariot, pour détecter les palettes et les acheminer vers des points de dépose définis.

Le point le plus intéressant est peut-être ailleurs : le chariot évolue aux côtés des salariés et des chariots conduits manuellement. L’autonomie ne suppose donc pas forcément un entrepôt vide d’humains ; elle doit au contraire fonctionner dans un environnement mixte.

GXO présente le projet comme un pilote destiné à mesurer les gains possibles en coûts, productivité, capacité d’adaptation et sécurité. Ces bénéfices restent donc à démontrer site par site : le déploiement d’Épinoy constitue un test en conditions réelles, pas la preuve que tous les entrepôts obtiendront automatiquement les mêmes résultats.

Illustration éditoriale STORIMITIK montrant les étapes de perception, identification, planification et action d’un chariot autonome dans un entrepôt.
Illustration éditoriale STORIMITIK. Les identifiants, poids et valeurs d’interface visibles sont illustratifs et ne correspondent pas à une mission réelle.

Le vrai changement : ne plus dépendre uniquement d’un chemin préparé

Les véhicules guidés automatiques existent depuis longtemps. Toyota Industries commercialise par exemple des systèmes capables de suivre des parcours matérialisés par une bande magnétique.

La nouvelle génération cherche à réduire cette dépendance à l’infrastructure fixe. Toyota Material Handling Japan a présenté dès 2022 un chariot autonome de chargement de camions combinant LiDAR 3D, reconnaissance d’image et deep learning pour repérer la position du camion et des palettes, puis générer automatiquement une trajectoire d’approche.

La différence est fondamentale : au lieu de seulement exécuter un itinéraire imposé, la machine doit percevoir un environnement qui change, estimer sa propre position, reconnaître une charge et calculer comment l’atteindre.

KION pousse aujourd’hui la même logique avec la « physical AI » : perception par caméra, jumeau numérique, simulation et orchestration de flotte sont combinés pour préparer puis piloter les opérations physiques.

1,5 tonne et 3 mètres de levée : KUKA transforme l’autonomie en produit

Le 10 septembre 2026, KUKA a présenté le KMF 1500P-CB, premier modèle de sa nouvelle famille de chariots élévateurs autonomes.

Le constructeur annonce une charge utile allant jusqu’à 1 500 kg et une hauteur de levage pouvant atteindre 3 mètres. Le véhicule est conçu pour transporter des palettes ouvertes ou fermées et des conteneurs, y compris sur de longues distances dans les environnements de production et d’entreposage.

L’alimentation repose sur des batteries lithium-fer-phosphate et KUKA annonce un fonctionnement automatisé 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Le système dispose également d’un concept de sécurité à 360° destiné à limiter les risques pour les personnes et les équipements.

Le KMF 1500P-CB est commandable depuis septembre 2026, mais KUKA prévoit les premières livraisons à partir de décembre. C’est une nuance importante : nous sommes au début d’une phase de commercialisation, pas encore devant une flotte mondiale déjà déployée à grande échelle.

Le chariot autonome doit aussi parler avec les autres robots

Un véhicule autonome isolé peut accomplir une mission. Un entrepôt automatisé doit en coordonner des dizaines, parfois de marques et de types différents.

KUKA indique que sa nouvelle série repose sur l’écosystème logiciel KUKA.AMR et peut être raccordée à d’autres gestionnaires de flotte via l’interface VDA 5050.

Autrement dit, l’enjeu se déplace progressivement du véhicule vers l’orchestration : quel robot prend quelle palette, quelle voie reste libre, quel trajet minimise les conflits et comment maintenir une circulation sûre avec les équipes humaines.

KION parle lui aussi de « fleet orchestration » dans ses projets de physical AI. Le chariot autonome devient ainsi une brique d’un système logistique beaucoup plus vaste.

Illustration éditoriale STORIMITIK montrant plusieurs chariots autonomes supervisés dans un entrepôt où circulent également des opérateurs.
Illustration éditoriale STORIMITIK : représentation d’une flotte autonome supervisée dans un environnement partagé avec des humains.

L’autonomie sort aussi des allées de l’entrepôt

Le chargement et le déchargement des camions constituent une étape beaucoup plus difficile à automatiser : la position du véhicule, des palettes et du quai peut varier à chaque opération.

Toyota Industries travaille sur ce problème depuis plusieurs années. En mai 2025, Coca-Cola Bottlers Japan et Toyota Industries ont lancé l’exploitation à grande échelle d’un chariot autonome à quatre fourches destiné au chargement et au déchargement de camions.

Toyota précise que les opérations de conduite et de chargement auparavant effectuées par des opérateurs ont alors été automatisées. Le système s’appuie notamment sur du LiDAR 3D pour fonctionner sans infrastructure fixe de guidage à l’intérieur de cette tâche.

Cette évolution montre jusqu’où l’automatisation peut s’étendre : non seulement déplacer une palette d’un point A à un point B, mais aussi gérer les interfaces les plus variables de la chaîne logistique.

Pourquoi les logisticiens accélèrent maintenant

Les fabricants mettent en avant trois motivations récurrentes : pénurie de main-d’œuvre, recherche de flux plus réguliers et réduction des tâches répétitives de manutention.

KUKA présente explicitement sa nouvelle gamme comme une réponse à la difficulté de maintenir des flux fiables et rentables dans un contexte de manque de personnel. GXO, de son côté, cherche à mesurer les effets de l’autonomie sur la productivité, les coûts, la capacité d’adaptation et la sécurité.

Mais automatiser ne signifie pas supprimer tout travail humain. L’exemple d’Épinoy montre au contraire une coexistence : chariots autonomes, conducteurs de chariots classiques et opérateurs partagent le même site.

Le travail se déplace alors vers la supervision, la maintenance, la gestion des exceptions, la préparation des flux et les tâches qui restent trop variables ou trop complexes pour être automatisées proprement.

La sécurité est le vrai test industriel

Dans un entrepôt, l’erreur n’est pas une simple mauvaise réponse sur un écran. Un véhicule de plus d’une tonne peut croiser un opérateur, un autre chariot ou une palette mal positionnée.

C’est pourquoi les fabricants multiplient les couches de perception et de sécurité. KUKA met en avant un concept de sécurité à 360° et affirme que son nouveau modèle répond dès son lancement aux exigences du nouveau règlement européen sur les machines, obligatoire à partir de janvier 2027.

KION utilise de son côté des jumeaux numériques pour tester virtuellement les scénarios avant l’installation physique, y compris des situations critiques pour la sécurité.

Le défi n’est donc pas seulement de faire rouler un véhicule sans conducteur. Il faut démontrer qu’il sait s’arrêter, contourner, reprendre sa mission et rester prévisible lorsqu’un environnement industriel cesse d’être parfaitement ordonné.

L’entrepôt du futur ne sera probablement pas sans humains

L’image d’un immense bâtiment entièrement noir, peuplé uniquement de robots, est spectaculaire. Elle ne correspond pas forcément à la trajectoire la plus immédiate.

Les exemples de 2026 montrent plutôt une automatisation progressive : un site existant, des centaines d’équipements conventionnels, puis quelques véhicules autonomes introduits dans les flux réels.

Cette approche permet de tester la technologie sans reconstruire tout l’entrepôt. Elle explique aussi pourquoi la compatibilité logicielle, la cartographie, les systèmes de flotte et les règles de sécurité deviennent aussi importants que le chariot lui-même.

Le véhicule autonome n’est donc pas seulement un chariot sans conducteur. C’est un terminal mobile connecté à l’ensemble du système logistique.

Le véritable basculement commence maintenant

L’autonomie des chariots n’est plus une idée de laboratoire : elle fonctionne déjà dans certains environnements réels, du transport de palettes chez GXO au chargement automatisé de camions chez Coca-Cola Bottlers Japan.

Mais 2026 marque surtout le passage à l’étape suivante : des fabricants comme KUKA commencent à transformer ces capacités en familles de produits standardisées, intégrables aux logiciels de flotte et commandables commercialement.

La question n’est plus seulement de savoir si un chariot peut conduire tout seul. Elle devient : à quelle vitesse les entreprises accepteront-elles de confier une partie de leurs flux physiques à des machines capables de voir, décider et agir au milieu des humains ?

Dans l’entrepôt du futur, le conducteur ne disparaît peut-être pas d’un seul coup. Mais une partie croissante des palettes pourrait bientôt se déplacer sans lui.

Sources