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Storie DécryptageTech et IA

Amazon a passé des années à éliminer Oracle. Aujourd’hui, Oracle tourne… dans les data centers d’AWS.

En 2019, Amazon Consumer annonçait avoir migré 75 pétaoctets de données issus de près de 7 500 bases Oracle vers des services AWS. En 2026, Oracle Database@AWS est pourtant disponible dans 20 régions, dont Paris. Ce n’est pas un retour en arrière : c’est le signe que, dans le cloud d’entreprise, les clients imposent parfois aux anciens rivaux de cohabiter.

Par Florent Despréaux

Illustration STORIMITIK opposant la sortie d’Oracle des systèmes propriétaires d’Amazon Consumer en 2019 à l’arrivée d’Oracle Database@AWS dans les data centers AWS.
V1 STORIMITIK — Amazon Consumer a quitté Oracle pour ses propres systèmes ; AWS accueille aujourd’hui Oracle Database@AWS pour les clients qui veulent combiner les deux écosystèmes.

En 2019, Amazon célébrait la fin d’Oracle

Le contraste est spectaculaire. En octobre 2019, AWS annonçait qu’Amazon Consumer venait d’éteindre sa dernière base Oracle utilisée par ses systèmes propriétaires. Après plusieurs années de migration, plus de 100 équipes avaient déplacé 75 pétaoctets de données issus de près de 7 500 bases Oracle vers DynamoDB, Aurora, Amazon RDS et Redshift.

Amazon présentait alors cette opération comme une modernisation profonde : moins de coûts, moins d’administration et des architectures plus adaptées à chaque usage. Certaines applications tierces, fortement liées à Oracle, n’avaient cependant pas été migrées.

Pris isolément, le message semblait clair : Amazon s’éloignait d’Oracle. Six ans plus tard, Oracle Database@AWS est pourtant devenu un produit officiel du catalogue AWS.

Illustration STORIMITIK expliquant l’architecture Oracle Database@AWS : services AWS d’un côté, infrastructure Oracle Exadata gérée par Oracle au sein d’une région AWS de l’autre.
V2 STORIMITIK — Oracle Database@AWS place une infrastructure OCI/Exadata gérée par Oracle physiquement dans des data centers AWS, avec des connexions privées à faible latence vers les services AWS.

Mais ce n’est pas le retour d’Oracle chez Amazon Consumer

La nuance est essentielle. Amazon n’a pas réinstallé Oracle comme base de données de son activité e-commerce après l’avoir remplacé. Oracle Database@AWS est une offre destinée aux clients d’AWS qui possèdent déjà des charges Oracle et veulent les rapprocher de leurs applications et services AWS.

Autrement dit, l’histoire n’est pas celle d’une migration annulée. C’est celle d’un fournisseur cloud qui accepte d’héberger la technologie d’un ancien rival parce que ses clients demandent précisément cette combinaison.

AWS et Oracle avaient officialisé ce rapprochement en 2024. L’offre est entrée en disponibilité générale en juillet 2025 aux États-Unis, avant une expansion rapide dans d’autres régions.

Oracle tourne dans AWS, mais reste géré par Oracle

Techniquement, Oracle Database@AWS n’est pas une simple machine virtuelle Oracle posée sur un serveur AWS. AWS décrit un dispositif dans lequel Oracle Exadata Database Service et Oracle Autonomous Database fonctionnent sur une infrastructure OCI dédiée installée au sein des data centers AWS.

Les ressources Oracle résident physiquement dans une zone de disponibilité AWS, tout en restant logiquement rattachées à OCI. Oracle conserve la gestion de son infrastructure et de ses services de base de données, tandis que les applications AWS peuvent y accéder via des réseaux privés à faible latence.

Pour l’entreprise cliente, l’objectif est d’éviter de choisir entre deux mondes techniques. Une application peut rester sur EC2 ou exploiter S3, Redshift, Bedrock ou SageMaker tout en conservant sa base Oracle Exadata ou RAC.

Pourquoi AWS accepte-t-il une technologie qu’Amazon avait voulu remplacer ?

Parce qu’AWS ne vend pas l’architecture interne d’Amazon Consumer. AWS vend une plateforme à des entreprises qui ont leur propre histoire informatique. Or beaucoup de grandes organisations ont construit pendant des années des applications critiques sur Oracle Database, Exadata ou RAC.

Réécrire entièrement ces systèmes pour adopter une base AWS native peut coûter cher, prendre des années et introduire des risques. Oracle Database@AWS propose une autre trajectoire : déplacer l’environnement Oracle au plus près des services AWS avec un minimum de changements.

Cette logique est typiquement multicloud : les clients privilégient parfois la continuité opérationnelle plutôt qu’une architecture entièrement homogène.

Illustration STORIMITIK montrant AWS et Oracle comme partenaires pour répondre aux besoins d’entreprises qui veulent combiner les deux écosystèmes.
V3 STORIMITIK — Le moteur du rapprochement est la demande client : garder Oracle pour certaines charges critiques tout en utilisant l’écosystème AWS autour.

Le client ne choisit pas toujours un camp

Dans la communication produit, AWS insiste précisément sur cette demande : les entreprises veulent conserver certaines charges Oracle tout en bénéficiant des services AWS. Oracle met de son côté en avant la compatibilité architecturale, les performances Exadata et l’accès aux services d’analytics et d’IA d’AWS.

Le résultat est un compromis inhabituel mais rationnel. Oracle conserve sa technologie, ses licences et son expertise sur les bases de données. AWS conserve la relation cloud, l’infrastructure physique et l’accès à son immense catalogue de services.

Pour les clients, cette alliance réduit le nombre de migrations forcées et ouvre des architectures hybrides : base Oracle d’un côté, applications cloud-native, stockage, analytics et IA de l’autre.

En 2026, le rapprochement devient mondial

L’offre a grandi rapidement. Le 29 mai 2026, AWS annonçait Oracle Database@AWS disponible dans 20 régions, avec notamment Paris, Londres, Francfort, Milan, Zurich, Tokyo, Singapour, Mumbai et São Paulo.

En France, Oracle avait annoncé dès avril 2026 la disponibilité de l’offre dans la région AWS Europe (Paris). L’entreprise y proposait notamment Exadata Database Service et Autonomous AI Database sur OCI au sein d’AWS.

La documentation AWS a ensuite ajouté de nouvelles zones de disponibilité, y compris une deuxième zone à Paris en juillet 2026. L’offre n’est donc plus un partenariat symbolique : elle devient une vraie brique d’infrastructure distribuée.

Le cloud finit par rapprocher ceux qu’il avait opposés

Pendant une décennie, le discours du cloud a souvent été raconté comme une succession de remplacements : ancien contre nouveau, on-premise contre cloud, Oracle contre AWS, base propriétaire contre service cloud-native.

La réalité des grandes entreprises est plus lente et plus composite. Les systèmes critiques vivent parfois plusieurs décennies, et leur valeur économique est trop importante pour être réécrite uniquement afin de respecter une doctrine technologique.

C’est ce qui rend l’histoire AWS–Oracle intéressante. Amazon Consumer a pu décider que ses propres systèmes seraient mieux servis sans Oracle. AWS, lui, a dû accepter une autre réalité : ses clients veulent parfois Oracle précisément à l’intérieur d’AWS.

Dans le cloud, la victoire n’est donc pas toujours d’éliminer le concurrent. Elle peut consister à devenir l’endroit où le concurrent vient lui-même s’installer.

Sources