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Près de 95 % des aimants permanents à terres rares sont produits en Chine : la France tente de reconstruire sa filière

Ils sont minuscules, souvent invisibles, mais essentiels aux moteurs de voitures électriques, aux éoliennes, à la robotique et à de nombreux équipements électroniques. La Chine concentre aujourd’hui l’immense majorité de la fabrication mondiale des aimants permanents à terres rares. La France tente désormais de reconstruire les maillons qui lui manquent : séparation, raffinage, recyclage, alliages et production d’aimants.

Par Florent Despréaux

Illustration STORIMITIK d’une usine chinoise d’aimants permanents à terres rares, avec poudres de néodyme, praséodyme, dysprosium et terbium.
ILLUSTRATION GÉNÉRÉE STORIMITIK — V1 : scène industrielle illustrative. L’ordre de grandeur « près de 95 % » correspond à la concentration de la production mondiale d’aimants permanents à terres rares en Chine documentée par l’AIE ; l’usine représentée n’est pas un site réel identifié.

Le vrai verrou n’est pas seulement dans la mine

Quand on parle de terres rares, le débat se concentre souvent sur l’extraction. Pourtant, l’essentiel du pouvoir industriel se joue plus loin dans la chaîne : séparation chimique, raffinage, transformation en métaux et alliages, puis fabrication d’aimants.

L’Agence internationale de l’énergie estime qu’en 2024 la Chine représentait environ 60 % de l’extraction mondiale des terres rares utilisées pour les aimants, 91 % de leur raffinage et 94 % de la production mondiale d’aimants permanents frittés. Autrement dit, la dépendance s’accentue à mesure que l’on avance vers le produit industriel final.

Pourquoi ces petits aimants comptent autant

Les aimants permanents à base de terres rares, notamment néodyme-praséodyme et parfois dysprosium ou terbium, permettent d’obtenir des moteurs compacts, puissants et efficaces. Ils sont utilisés dans certains moteurs de voitures électriques, des génératrices d’éoliennes, des moteurs industriels, la robotique, l’électronique et d’autres applications de haute performance.

C’est ce qui rend cette chaîne stratégique : on ne parle pas seulement de matières premières, mais de composants qui conditionnent la fabrication d’équipements électriques et numériques.

Illustration STORIMITIK montrant plusieurs usages d’aimants permanents à terres rares : moteur de véhicule électrique, éoliennes, robotique et électronique.
ILLUSTRATION GÉNÉRÉE STORIMITIK — V2 : représentation éditoriale des principaux usages possibles d’aimants permanents à terres rares. Tous les équipements représentés n’utilisent pas nécessairement la même technologie d’aimant.

2025 a montré ce qu’une chaîne aussi concentrée peut provoquer

En avril 2025, la Chine a instauré de nouveaux contrôles à l’exportation sur plusieurs terres rares lourdes, leurs composés et certains aimants. L’AIE a constaté une chute rapide des exportations en avril et mai, avec des difficultés d’approvisionnement pour des industriels automobiles aux États-Unis, en Europe et ailleurs.

Les volumes ont ensuite partiellement rebondi avec l’octroi de licences, mais l’épisode a transformé un risque théorique en problème industriel concret. Une usine automobile peut disposer de batteries, de semi-conducteurs et d’acier tout en restant vulnérable à une pièce magnétique de quelques centaines de grammes.

La France ne cherche pas à tout extraire : elle cherche à reconstruire les maillons critiques

En mai 2026, le gouvernement français a présenté un plan national de résilience consacré aux terres rares et aux aimants permanents. Sa logique combine diversification des approvisionnements, reconstruction industrielle en France et en Europe, soutien au recyclage et sécurisation de débouchés pour les nouveaux producteurs.

L’État fixe notamment pour 2030 l’objectif de couvrir 10 % de la demande mondiale de terres rares lourdes, plus de 100 % des besoins français, 25 % des besoins européens en terres rares légères et environ 10 % des alliages nécessaires à l’industrie européenne, tout en développant une capacité de production d’aimants permanents recyclés.

Le gouvernement indique que les projets situés notamment à Lacq, La Rochelle et Grenoble représentent près de 600 millions d’euros d’investissements et bénéficient d’environ 180 millions d’euros de soutien public. À terme, il estime qu’ils pourraient fournir la matière première nécessaire à 50 % des besoins européens en aimants néodyme-fer-bore.

Lacq : recycler des aimants pour refaire des terres rares

À Lacq, Caremag, filiale de Carester, construit une usine de recyclage et de raffinage. L’entreprise annonce un financement de 216 millions d’euros, dont 106 millions de soutien de l’État français, et un démarrage prévu fin 2026.

Carester indique que l’usine pourra recycler 2 000 tonnes d’aimants par an et traiter 5 000 tonnes de concentrés miniers. Le procédé vise à récupérer des terres rares issues d’équipements en fin de vie puis à produire à nouveau des oxydes utilisables dans de nouveaux aimants. Ces volumes et échéances sont des objectifs industriels annoncés par l’entreprise, pas encore des volumes de production réalisés.

Illustration STORIMITIK d’une chaîne française de démontage, tri et recyclage d’aimants issus de moteurs et équipements en fin de vie.
ILLUSTRATION GÉNÉRÉE STORIMITIK — V3 : chaîne de recyclage illustrative. Elle représente les étapes de collecte, démontage, tri et valorisation sans prétendre reproduire l’usine Caremag ou un autre site réel.

La Rochelle : un savoir-faire industriel qui n’avait pas complètement disparu

À La Rochelle, Solvay dispose d’un site historique de séparation et purification des terres rares. L’entreprise a lancé une production commerciale de terres rares destinées aux aimants permanents et présente le site comme la plus grande installation hors de Chine capable de séparer l’ensemble des terres rares à l’échelle industrielle.

En 2026, Solvay a en outre approuvé 15 à 20 millions d’euros d’investissements supplémentaires pour accroître les capacités de séparation de La Rochelle et prévoit d’y démarrer à l’échelle industrielle la séparation du dysprosium et du terbium à l’automne 2026.

Reconstruire une filière ne signifie pas supprimer toute dépendance

Même avec de nouvelles usines françaises, la chaîne restera internationale. Les concentrés miniers, les équipements à recycler, les métaux, les alliages et les aimants circuleront entre plusieurs pays. L’objectif réaliste n’est donc pas l’autarcie, mais une dépendance moins concentrée et une capacité industrielle suffisante pour absorber un choc.

La difficulté sera aussi économique. La domination chinoise ne repose pas seulement sur l’accès aux minerais : elle s’appuie sur des décennies d’investissements, de savoir-faire, de volumes industriels et d’économies d’échelle. Produire ailleurs peut donc coûter plus cher, au moins au départ.

Le paradoxe : la transition énergétique dépend d’une chaîne industrielle extrêmement concentrée

Les véhicules électriques, l’éolien, l’automatisation et l’électronique doivent réduire certaines dépendances énergétiques et augmenter l’efficacité des systèmes. Pourtant, une partie de ces technologies repose sur une chaîne d’aimants dont la production est aujourd’hui presque entièrement concentrée dans un seul pays.

C’est ce que la France tente désormais de corriger : non pas recréer en quelques années l’écosystème chinois, mais remettre en Europe suffisamment de séparation, de recyclage, d’alliages et de fabrication pour que la prochaine rupture d’approvisionnement ne puisse plus arrêter toute une chaîne industrielle.

Sources