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102 millions de visiteurs, 77,5 milliards d’euros : comment mesurer vraiment la performance touristique d’un pays ?

La France reste le pays le plus visité du monde. En 2025, elle a accueilli 102 millions de visiteurs internationaux et généré 77,5 milliards d’euros de recettes internationales. Deux records qui semblent raconter la même réussite. Pourtant, lorsqu’on compare la France à l’Espagne et à l’Italie, le classement change selon que l’on regarde les arrivées, les nuitées, les dépenses ou les recettes. Le tourisme n’a pas un compteur. Il en a plusieurs — et ils ne mesurent pas la même chose.

Par Florent Despréaux

Touristes face à la tour Eiffel avec les chiffres 102 millions de visiteurs internationaux et 77,5 milliards d’euros de recettes internationales en France en 2025.
V1 STORIMITIK — 102 millions de visiteurs, 77,5 milliards d’euros : le record qui ne raconte pas toute l’histoire.

Le chiffre qui fait gagner la France

102 millions.

C’est le nombre de visiteurs internationaux accueillis par la France en 2025. Le pays conserve ainsi la première place mondiale en nombre d’arrivées internationales.

À lui seul, ce chiffre est spectaculaire. Il dit quelque chose de très réel : la capacité de la France à attirer des voyageurs du monde entier.

Mais il ne dit ni combien de temps ils restent, ni combien ils dépensent, ni quel type d’hébergement ils utilisent, ni quelle valeur économique leur séjour génère réellement.

C’est là que commence le problème.

Pendant des décennies, le tourisme mondial a été raconté comme une compétition de fréquentation. Plus un pays accueillait de visiteurs, plus sa performance semblait évidente.

Or un visiteur qui passe deux nuits à Paris, un autre qui séjourne deux semaines sur la Côte d’Azur et un troisième qui traverse plusieurs régions peuvent tous compter dans une statistique d’arrivées.

Ils ne produisent pourtant pas la même activité économique.

Compter les personnes permet de mesurer l’attractivité. Pas toute la performance.

Depuis 2019, la France gagne davantage de valeur que de visiteurs

L’évolution française est particulièrement éclairante.

En 2019, avant la pandémie, la France accueillait environ 90 millions de touristes étrangers et enregistrait 56,7 milliards d’euros de recettes internationales.

En 2024, la fréquentation dépasse les 100 millions de visiteurs internationaux et les recettes atteignent 71,1 milliards d’euros.

Puis, en 2025, la France monte à 102 millions de visiteurs et 77,5 milliards d’euros de recettes internationales. La dépense moyenne annoncée atteint 760 euros par séjour international, soit 7 % de plus qu’en 2024.

Entre 2019 et 2025, les arrivées progressent d’environ 13 %, tandis que les recettes internationales augmentent d’environ 37 %.

La France ne cherche donc plus seulement à attirer davantage de monde. Elle augmente aussi la valeur économique produite par les visiteurs qu’elle accueille.

Cette évolution explique pourquoi l’objectif public fixé pour 2030 ne porte pas simplement sur un nouveau record d’arrivées.

La France vise désormais 100 milliards d’euros de recettes touristiques internationales à l’horizon 2030, tout en affichant l’ambition de devenir la première destination mondiale du tourisme durable.

Le KPI politique commence donc lui-même à changer.

Évolution du tourisme international en France entre 2019, 2024 et 2025 : arrivées et recettes internationales.
V2 STORIMITIK — les recettes internationales progressent plus vite que les arrivées entre 2019 et 2025.

L’Espagne montre pourquoi le nombre de visiteurs ne suffit pas

Regardons maintenant le voisin espagnol.

En 2025, l’Espagne accueille 96,8 millions de touristes internationaux.

C’est moins que les 102 millions annoncés par la France.

Et pourtant, selon la comparaison publiée par la Direction générale des Entreprises, l’Espagne atteint environ 105 milliards d’euros de recettes internationales, contre 77,5 milliards pour la France.

Avec moins d’arrivées, elle capte donc davantage de recettes internationales.

Le phénomène n’est pas nouveau.

Pour 2024, la Direction générale du Trésor estimait déjà la dépense moyenne d’un touriste étranger à 1 345 euros en Espagne, contre environ 710 euros en France.

Plusieurs mécanismes peuvent intervenir : durée des séjours, type d’hébergement, structure des clientèles, saisonnalité, activités consommées ou répartition entre tourisme urbain, balnéaire et autres formes de séjour.

Deux pays peuvent accueillir presque autant de touristes et produire des résultats économiques très différents.

Attention : même les milliards ne racontent pas toujours la même chose

C’est ici que la comparaison devient plus délicate.

L’institut statistique espagnol INE publie pour 2025 un autre chiffre spectaculaire : 134,712 milliards d’euros dépensés par les touristes non-résidents en Espagne, soit +6,8 % en un an.

Pourquoi 134,7 milliards d’un côté et environ 105 milliards de l’autre ?

Parce qu’il ne s’agit pas nécessairement du même indicateur comptable.

L’enquête EGATUR de l’INE mesure les dépenses réalisées par les touristes internationaux selon sa méthodologie statistique. Les « recettes internationales » utilisées dans les comparaisons de balance des paiements répondent à un autre cadre.

Mettre 134,7 milliards espagnols directement face aux 77,5 milliards français sans préciser cette différence produirait donc une comparaison trompeuse.

Même lorsqu’on abandonne le simple nombre de visiteurs pour parler d’argent, il faut encore demander : quel argent mesure-t-on exactement ?

Les nuitées changent une nouvelle fois le classement

Il existe une autre manière de regarder le tourisme : compter non plus les personnes, mais les nuits passées dans les établissements d’hébergement touristique.

Et ici, Eurostat permet une comparaison harmonisée entre pays européens.

En 2025 : Espagne : 513,6 millions de nuitées. Italie : 476,9 millions. France : 471,7 millions.

Ces chiffres regroupent les clientèles domestiques et internationales dans les établissements touristiques couverts par la statistique européenne.

Le classement change donc encore.

La France, première en nombre de visiteurs internationaux, passe derrière l’Espagne et légèrement derrière l’Italie sur cette métrique.

Cela ne signifie pas que l’Espagne ou l’Italie sont « meilleures ».

Cela signifie que les touristes n’utilisent pas ces destinations de la même manière.

Une arrivée mesure l’entrée d’un voyageur. Une nuitée mesure une présence dans un hébergement. Les deux répondent à des questions différentes.

Comparaison 2025 des nuitées touristiques en Espagne, Italie et France selon Eurostat.
V3 STORIMITIK — Espagne 513,6 M, Italie 476,9 M, France 471,7 M de nuitées touristiques en 2025.

L’Italie ajoute encore une autre lecture : la balance touristique

L’Italie permet de sortir du duel presque systématique entre France et Espagne.

Pour 2025, la Banque d’Italie indique que les dépenses des voyageurs étrangers en Italie ont augmenté de 4,6 % en valeur nominale.

Elle relève également un excédent de la balance touristique de 22,7 milliards d’euros, équivalent à environ 1 % du PIB italien. Une part importante de la croissance enregistrée en 2025 est attribuée aux visiteurs venus pour le Jubilé.

Cette fois, on ne demande plus seulement : « Combien rapporte le tourisme étranger ? »

On demande également : « Quelle différence existe entre l’argent dépensé par les étrangers dans le pays et celui dépensé par les résidents nationaux à l’étranger ? »

La balance touristique raconte donc une autre dimension de la performance.

Un même pays peut être premier… et troisième

C’est probablement le point le plus important.

La France peut simultanément être première en nombre de visiteurs internationaux, derrière l’Espagne sur certaines mesures de recettes, et derrière l’Espagne et l’Italie sur les nuitées touristiques harmonisées.

Il n’y a aucune contradiction.

Les classements ne mesurent simplement pas la même chose.

Lorsqu’un communiqué affirme qu’un pays est la « première destination touristique mondiale », la vraie question devrait donc être : première selon quel indicateur ?

Quatre compteurs pour comprendre une destination

Une lecture plus complète commence avec au moins quatre indicateurs.

Les visiteurs internationaux

Ils mesurent d’abord la puissance d’attraction d’une destination. Combien de voyageurs choisissent le pays ? C’est l’indicateur le plus spectaculaire et le plus facile à communiquer. Mais pas nécessairement le plus économique.

Les nuitées

Elles donnent une indication sur la présence touristique dans le temps. Un visiteur qui reste davantage génère généralement plus de nuitées qu’un voyageur de passage. Mais la statistique dépend aussi du périmètre des hébergements couverts.

Les recettes internationales

Elles mesurent davantage la valeur économique captée grâce aux voyageurs étrangers. Elles sont donc particulièrement importantes pour comprendre l’impact du tourisme sur l’économie et la balance des paiements.

La dépense moyenne

Elle permet enfin de rapprocher le volume de visiteurs et la valeur qu’ils génèrent. Elle répond à une question très différente de celle du classement mondial : combien de valeur économique un séjour produit-il en moyenne ?

Tableau de bord comparatif France, Espagne et Italie : visiteurs internationaux, nuitées, recettes et dépenses touristiques, avec limites de comparabilité.
V4 STORIMITIK — quatre compteurs, quatre réalités : aucun indicateur ne suffit seul à mesurer la performance touristique.

Mais même ces quatre indicateurs ne suffisent pas totalement

Une destination peut générer davantage de recettes tout en concentrant ses touristes dans quelques villes saturées.

Elle peut augmenter ses nuitées mais accentuer fortement sa saisonnalité.

Elle peut accueillir davantage de visiteurs tout en dégradant l’acceptabilité du tourisme auprès des habitants.

À l’inverse, elle peut chercher à mieux répartir les visiteurs dans le temps et sur le territoire sans battre de record national.

Mesurer la performance touristique devient donc progressivement une question de qualité de la croissance, et plus seulement de quantité.

La répartition territoriale, la saisonnalité, l’emploi, l’investissement, les infrastructures ou encore les impacts environnementaux et sociaux complètent nécessairement le tableau.

C’est aussi pourquoi l’objectif français de devenir une destination de référence en matière de tourisme durable ne peut pas être résumé par le nombre de passages à la frontière.

La France compte-t-elle alors les mauvais indicateurs ?

Pas vraiment.

Les arrivées internationales restent une donnée essentielle. Elles mesurent une réalité : l’attractivité mondiale exceptionnelle de la France.

Le problème apparaît uniquement lorsque ce chiffre devient, à lui seul, la définition de la réussite.

Les politiques publiques françaises semblent d’ailleurs commencer à changer de focale.

En affichant un objectif de 100 milliards d’euros de recettes internationales en 2030, la France indique implicitement que conserver le record mondial de fréquentation ne suffit plus.

L’enjeu devient moins : « Combien de touristes supplémentaires pouvons-nous attirer ? » et davantage : « Quelle valeur pouvons-nous créer avec les visiteurs que nous accueillons déjà ? »

Le prochain record pourrait être moins spectaculaire — mais plus important

102 millions de visiteurs font un excellent titre.

100 milliards d’euros de recettes sont un objectif moins immédiatement visuel.

Mais ils racontent peut-être mieux le changement qui traverse aujourd’hui le tourisme mondial.

L’Espagne démontre qu’un pays peut accueillir moins de voyageurs tout en captant davantage de valeur.

L’Italie montre qu’un grand marché touristique peut être observé à travers ses nuitées, ses dépenses internationales ou son solde touristique.

Et la France illustre elle-même la transformation : depuis 2019, ses recettes progressent beaucoup plus vite que sa fréquentation.

Il n’existe donc pas un classement du tourisme.

Il existe plusieurs façons de mesurer ce qu’une destination attire, ce qu’elle retient, et ce qu’elle transforme en valeur.

Le pays le plus visité du monde n’est pas forcément celui qui obtient le meilleur résultat sur chacun de ces compteurs.

Et c’est précisément pour cela que 102 millions de visiteurs ne sont que le début de l’histoire.

Sources